// QUAND LES ARCHIS CONSTRUISENT POUR LES SALADES

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Brève introduction à l’agriculture urbaine ou quand la SF rejoint la fiction

En listant les thèmes que je souhaite aborder à travers ce blog, je me rends compte que l’agriculture urbaine est un sujet que je ne maîtrise pas et qui pourtant rassemble à lui seul les deux grands intérêts de ma vie actuelle : l’architecture et l’agriculture. Cela fait plusieurs années que j’élabore une pensée assez précise de ce que je pense être plus ou moins juste à propos de ces sujets. J’ai étudié le premier à l’école, et l’ai expérimenté au cours de stages et de différentes expériences, quant au second, cela fait maintenant un an et demi que j’opère un retour à la « terre » en m’installant dans le sud ouest, et en expérimentant dans mon jardin et au travers de différents collectifs.

Ce retour à la terre s’est fait en raison de plusieurs envies : se connecter à la nature, maîtriser ce que je mange, vivre plus simplement et être plus autonome.  J’imagine bien que ces désirs peuvent être communs à un grand nombre de gens, des gens qui n’ont parfois ni l’envie, ni les moyens de quitter la ville, et qui doivent mettre en place un certain nombre d’éléments pour opérer ce petit retour au plus près de la « nature »… et c’est alors que l’agriculture urbaine apparait ! Que se cache-t-il derrière ce terme ? Quelles sont les raisons de ce nouveau mouvement et comment évolue-t-il ?

LE GRAND BAZAR

L’agriculture urbaine c’est quoi ? Et bien apparemment ce sont pleins de choses tout à fait différentes et contradictoires. Dans l’idée ce serait une envie profonde chez les urbains (de plus en plus nombreux) de se reconnecter à leur environnement, et une prise de conscience au sujet de  leur alimentation : d’où viennent les produits que je mange ? Sont-ils sains ? Qui les produit ? L’argument phare étant : les villes vont continuer à se développer à une vitesse folle et l’agriculture telle qu’elle est faite aujourd’hui ne pourra plus tous nous nourrir, enfin, eux là-bas, les urbains. De fait l’agriculture urbaine ce sont plein d’échelles qui s’entrechoquent, c’est surtout un gros fourretout.

Il y a d’abord ce que j’appellerais la lutte citoyenne et ceux qui, sur un petit lopin de terre, produisent quelques tomates cerises et un peu de menthe en collectivité. Puis il y a ceux qui font pousser des grands et vastes potagers pour nourrir le resto du coin sur les toits, dans la terre, au vent, en respectant le rythme des saisons et la météo, et il y a aussi des petites fermes qui s’installent sur des friches urbaines en périphérie de la ville, et qui fournissent une AMAP, distribuant des produits en circuit court aux habitants du coin. Tous ces gens ont l’air d’avoir des objectifs semblables : l’envie de faire se rencontrer ces mondes, de créer du lien social, de sensibiliser, d’éduquer à l’environnement et de partager un petit espace bucolique au milieu du béton. Un petit havre de verdure nourricier dans la ville. En fait, c’est surtout pour eux un moyen de se reconnecter à notre essence, la Nature. Alors jusque là, rien d’inquiétant, bien au contraire, c’est très sympa, c’est beau et c’est bon.  Le souci c’est que ce n’est pas suffisant, ces espaces se développent sous la pression du foncier, il y a des questions de pollutions, et surtout cela ne produit pas en assez grande quantité !

Et c’est là que rentre en scène une autre facette bien différente et assez inquiétante de l’agriculture urbaine, élaborée et mise en place par des maîtres à penser : des architectes, des ingénieurs, des designers, bref tout plein de gens qui n’ont certainement jamais fait pousser une carotte mais qui se sont mis en tête de construire des «  fermes verticales ».

Potager et soirée improvisés sur les toits de New York

Potager et soirée improvisés sur les toits de New York

DES SALADES A LA PISCINE

Après quelques lectures, je me plonge hier dans le visionnage d’un reportage sur Arte, tiré d’une série « Les Villes du Futur » sur les fermes verticales, et c’est avec effroi que je découvre le nouveau délire en vogue. Le concept a été développé il y a plus d’une dizaine d’années par un architecte américain : Despommier, dont l’envie était de reconnecter les urbains à la Nature à travers des tours ! Installer au cœur de la ville des tours dans lesquelles pousseraient à chaque étage une variété différente. On n’avait pas dit que la polyculture c’était quand même beaucoup mieux ? Car les champs à perte de vue en monoculture de céréales c’est « le Mal », à l’inverse des étages de tomates et de salades c’est la solution. Mais en fait… les millions de km² de céréales qui appauvrissent les sols, tuent les éco systèmes, détruisent le vivant en somme, c’est pourquoi déjà ? Ah oui pour le bétail ! Et donc pourquoi des salades et des tomates en milieu urbain ?

Pour le moment je n’ai pas la réponse mais c’est pourtant bien l’argument ultime de la superposition de parcelles maraîchères à huis clos : l’agriculture actuelle n’est pas viable !  Alors c’est une réalité, mais d’où vient cette idée de bâtir des fermes verticales au lieu de faire évoluer l’agriculture, les modes de production, de distribution et de consommation ? Car tout le monde le sait, ou non, mais l’agriculture aujourd’hui produit plus qu’elle ne nourrit. Peut être parce que c’est encore un délire d’architecte utopiste ? En tout cas la ferme urbaine à l’air d’être la solution, car comme les tours d’habitation où l’on évite l’étalement urbain, ici on évite l’étalement de zones agricoles et par là même on supprime les pesticides ! D’après ces nouveaux maîtres à penser, ces tours sont beaucoup plus respectueuses de l’environnement car en plus de produire à la verticale, elles produisent plus intelligemment qu’à l’horizontale. En effet,  les salades en question poussent grâce à l’hydroponie, on apporte aux légumes les nutriments dont ils ont besoin de l’extérieur qu’on leur transmet grâce à de l’eau, puisque la terre c’est trop lourd sur plusieurs étages, et que le système agricole dit « classique », demande beaucoup trop d’eau ! De fait pour être plus respectueux de l’environnement, on fait baigner les salades dans un petit filet d’eau, au cas où elles auraient « peur du noir », on les éclaires plein gaz avec des grosses lampes à LED, pour ne pas qu’elles aient trop froid, on les colle les unes à côté des autres, et parfois même on peut leur rajouter un peu de chauffage. Ce système est donc génial car on peut faire pousser des poivrons à Montréal en plein hiver, et les cueillir à maturité, car dans l’agriculture conventionnelle les fruits et les légumes ne peuvent l’être sinon ils s’abîmeraient lors du transport, ainsi les consommateurs au pied des tours peuvent avoir une alimentation saine, fraîche, locale, et exotique toute l’année.

Serre de la ferme LUFA à Montréal

Serre de la ferme LUFA à Montréal

QUAND LE PROGRÈS EST SYNONYME DE RÉGRESSION

Et c’est ainsi que se sont développées des fermes hydroponiques sur les toits dans plusieurs pays du monde, ainsi que des tours vertes tellement complexes que ce ne sont non pas des agriculteurs et leur savoir faire qui font pousser les salades, mais des ingénieurs. De cette manière, l’homme, encore une fois, peut faire mieux que la nature, contrôler le soleil, la température, les nuisibles, les apports en nutriments, abolissant ainsi les terroirs en créant un espace entièrement artificiel, des usines à plantes ! Moi qui croyais que l’on était dans une période de changement qu’un plus grand nombre d’hommes et de femmes dénonçaits les usines à poulets et à cochons, car contre nature … ou alors c’est juste pour la maltraitance animale ? Parce qu’on fait quoi de la maltraitance aux salades ? Rien évidemment.

Le grand avantage de ce mode de production c’est que c’est soit disant local, on ne parlera pas des Hollandais qui font pousser des tomates hydroponiques italiennes dans des parcs à LED pour les envoyer ensuite en Italie ! Mais le coût de fonctionnement et d’entretien de ce système génère en réalité des produits de luxe, et donc, on les nourrit comment les 7,3 milliards d’Êtres humains? Et en fin de compte les parcelles maraîchères en périphérie des villes que l’on superpose maintenant en cœur de ville, on peut construire dessus ! C’est un peu comme si la ville, qui avant ne faisait que manger la campagne, pouvait aujourd’hui la recracher en son sein.

La première ferme verticale (Sky Green) à Singapour

La première ferme verticale (Sky Green) à Singapour

POUR DES SALADES ANCRÉES DANS LE SOL!

Et où est donc  passé le postulat de base ? Le besoin fondamental pour les urbains de se reconnecter à leur environnement, de chercher à produire et à maîtriser un peu quand même ce qu’ils mangent ? A l’heure où les questions écologiques et sociales se font des plus alarmantes, n’est-il pas vital de redonner sa place à la Nature, de se reconnecter à elle ? De retrouver des pratiques plus saines et moins couteuses ? D’arrêter l’escalade de l’aseptisation et de l’artificiel ?  Ces fermes verticales provoquent chez moi un malaise, un peu comme si la science-fiction était en train de rejoindre le réel. A mes yeux, le champ, c’est aussi l’espace de la contemplation, alors oui bien sûr je ne parle pas de la zone Paris-Orléans par la nationale, car là c’est clair tout le monde préfère même finir dans le film « Soleil vert ». Mais l’agriculture, la vraie, c’est l’équilibre entre les écosystèmes, l’harmonie entre le bocage, les haies, un ruisseau. Un lieu où l’on peut écouter le vent et les oiseaux chanter. C’est le terrain de jeux des biches, des oiseaux et des chasseurs ! Et il existe aujourd’hui des moyens, dont on parle trop peu, pour nourrir les 7,3 milliards d’êtres humains, de façon intelligente, saine, économique et en harmonie avec le vivant, car c’est ça l’agriculture, le travail de la terre dans  le respect des saisons et de la météo.

N’oublions pas non plus que l’étalement agricole néfaste est céréalier et qu’il sert en majorité au fourrage pour le bétail, on aura beau installer des parcelles maraîchères dans des tours, les industriels continueront de produire de la viande et ce qui l’engraisse, et d’ailleurs qu’en est-il des arbres et des fruits?

Tout ça confirme que c’est la politique agricole et alimentaire qu’il faut changer. En effet, les urbains doivent avoir les moyens de produire localement, l’accès à l’alimentation est en effet primordial, mais tout cela doit se faire en dehors des cadres de la logique capitaliste qui continuera à créer des clivages et à maîtriser les populations. J’espère que ces tours ne sont qu’un mirage, et que les initiatives agricoles urbaines intelligentes vont se multiplier. La suite, au prochain épisode.

Exploitation en agroforesterie

Exploitation en agroforesterie

//APG

Le petit son de l’article : Moodoïd – « Je suis la montagne »

 

Source :
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2 réflexions sur “// QUAND LES ARCHIS CONSTRUISENT POUR LES SALADES

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