// NO MAN’S LAND

NIKKEN SEKKEI, Ryohin Keikaku, PARTY ©kenta Hasegawa

Image à la une de La belle architecture sur Site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

En archi, une chose m’a toujours amusé : pourquoi alors que les bâtiments construits sont destinés à être des lieux de vie, habités et vécus par un public, les photos qui représentent l’architecture dans les médias officiels sont toujours … dépeuplées ??

Ce constat se vérifie très vite tant, ce qui semble être une règle de l’art s’étend à tous les programmes : cinéma, piscine, parking, place publique, aucun lieu n’échappe à la folie du dépeuplement. Pour une rapide démonstration, je vous conseille d’aller sur le site internet d’une quelconque revue d’architecture et de retrouver la page qui récence les projets évoqués par le magazine. Résultat : une liste illustrée de projets, beaucoup de façades, un peu d’acier galva, zéro humain. CQFD.

 OÙ SONT LES HOMMES?

Ce type de représentation m’interroge beaucoup sur les intentions des photographes et/ou des commanditaires des photos. Immortalisant le plus souvent un ouvrage neuf et nouvellement livré, ces images ont un objectif publicitaire et esthétique. Prises avec intension, elles visent à présenter le bâtiment réalisé, à valoriser ses attraits et ses atouts pour devenir l’image de portfolio du projet. Souvent un brin officielles donc, nous les retrouvons en vecteur de communication dans les rubriques « architecture » des grands titres de presse, dans les expositions et magazines spécialisés, et bien sûr, sur les sites internet de nos architectes préférés.

Ce systématisme esthétique est d’autant plus étonnant qu’il n’existe que pour la photographie post-construction. Dans les phases concours, les imageries produites répondent à d’autres codes qui intègrent une représentation humaine. Les perspectives de projet sont en effet toujours peuplées de silhouettes d’hommes et de femmes en action, ayant pris possession des lieux. Ces mises en scène permettent de valider la capacité d’accueil et l’échelle des projets et sont à ce stade très appréciées par les staffs de communication.

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ACCÈS REFUSÉ, SHOOTING EN COURS

En éliminant du cadre toutes activités humaines, la photographie met en avant l’équilibre des lignes et des rythmes de l’architecture, l’harmonie des couleurs, la lumière, l’espace. Les qualités esthétiques du bâtiment sont soulignées, sublimées.

A l’opposé, photographier un espace habité c’est intégrer des éléments incontrôlés, des couleurs supplémentaires, des zones d’ombres. Avec l’habitant arrive un langage et une appropriation de l’espace qui a été estimé par l’architecte lors de sa conception, mais pas décidé. Le bâtiment lui échappe déjà. Ce goût pour l’image figée pourrait venir de là, d’un fantasme d’architecte pour le contrôle absolu, un espace vierge et éphémère juste avant le grand déménagement.

Dans les archives de la photographie d’architecture, on découvre qu’en d’autres temps, les modes de représentation était différentes et l’homme apparent. Présent en effet, mais selon des positions simulacres et factices tout autant contrôlées que nos déserts contemporains. L’homme devient alors un nouvel élément de l’impeccable décor pour scénariser les lieux photographiés.

Case Study House #22, Los Angeles 1960  Architecte : Pierre Koenig Crédit : Julius Shulman

Case Study House #22, Los Angeles, 1960
Architecte : Pierre Koenig
Crédit : Julius Shulman

UN PEU DE BORDEL, CA PEUT PAS FAIRE DE MAL

Cette mode du no man’s land dans la photographie d’architecture souligne à mes yeux un grand paradoxe : la qualité d’une architecture serait représentée par un espace déshumanisé alors même que son but (ultime) est d’accueillir confortablement l’homme absent.

A l’écho de ces paysages désertiques, il me semble entendre résonner cette question : l’enfer, est-ce les autres ? Pour l’architecte, il semblerait que l’homme représente la crainte d’une dénaturalisation de son projet, ou du moins l’angoisse que l’occupant ne soit pas nécessairement capable de porter au plus beau jour l’œuvre dont il est si fier.

L’arrivée de l’habitant permet pourtant de vérifier la justesse des choix faits par l’architecte lors de la conception, choix mis en balance pour le confort de vie et d’utilisation. L’homme valide en faisant vivre le bâtiment, les dispositifs mis en place. Cette appropriation est une variante et une condition décisive pour la vie et le devenir de l’image architecturale. Parfois, certains aspects architecturaux sont incompris et transformés d’une façon inattendue, mais non moins superbe.

En architecture, le goût pour le paradoxe semble être de mise, surtout quand il s’agit de définir ses priorités. L’éternel équilibre entre habitabilité et sens esthétique demeurera tant qu’il y aura des hommes derrière les tables à dessin et des mains pour tenir les appareils photos.

En attendant, ne restez pas là, on va prendre une photo !

 //CDU

 

 

Le petit son de l’article : James Brown – « It’s a man’s world »

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7 réflexions sur “// NO MAN’S LAND

  1. Je crois que l’idée pourrait être de nous laisser à tous l’illusion que ces territoires encore vierges de toute présence humaine nous appartiennent en totalité. Qui n’a jamais connu cette joie enivrante d’être le premier à poser ses traces sur un paysage de neige immaculé ? De plus, il arrive parfois que nous nous trouvions dans un lieu emprunt de beauté; salle de musée, rue pittoresque ou jardin paysagé, c’est là, dans la solitude, que pour ma part j’ai le sentiment d’entrer en relation avec le lieu, oserais-je dire en communion ? Je ne sais pas si les photographes ont ce projet pour moi quand ils vident les lieux avant de les immortaliser mais c’est le cadeau qu’ils me font ! C’est parce qu’il ny a personne que je peux m’y projeter.

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    • Je suis entièrement d’accord avec cette impression de communion quand on vit un instant de solitude volé avec un site. Dans mon dernier article « Projets aux sommets », j’évoque cette émotion dans l’approche quand on marche vers un refuge de montagne, perdu sur une montagne. Le fantasme du soi isolé est une des raisons d’être de la haute altitude : l’espace et le silence.
      Mais dans nos jungles urbaines, la cohabitation avec « l’autre » fait partie, par essence et par construction, de la définition. Partant de cela, est-ce que l’architecture ne doit pas prendre sa part du défi? faut-il communiquer un projet en renforçant un rêve inaccessible ?

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