// FAUT-IL RÊVER POUR ÊTRE ARCHITECTE?

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Cet hiver avait lieu à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris une exposition intitulée « Revoir Paris », éponyme d’une bande dessinée fantastique, écrite par François Schuiten et Benoit Peeters. L’exposition reposait sur un parallélisme entre la conception de la bande dessinée par les auteurs et la construction de Paris par les grands projets d’urbanisme et d’architecture, réalisés ou non. La bande dessinée a pour objet central la ville de Paris, projetée dans le futur, en 2156, et observée par le personnage principal comme on construit un univers fantasmé au fil de ses rêves.

Schuiten et Peeters sont les auteurs d’une célèbre série de science-fiction (en bande dessinée également) intitulée Les Cité obscures et dans laquelle le dessin explore déjà une architecture fantastique, inspirée des utopistes et visionnaires de la fin du XIXe siècle.

Le parallèle entre le dessin de la ville idéale et le dessein des grands projets d’urbanisme de Paris est intéressant, et permet la mise en lumière d’un concept trop souvent décrié : la nécessité du fantasme. En architecture comme en urbanisme, l’innovation et l’anticipation passent par l’évocation d’un imaginaire fantasmagorique, qui peut prendre différentes formes et s’exprime souvent à travers le dessin ou l’écriture, plus rarement, dans le vrai projet.

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Panorama de la ville de Calvani, dessin de François Schuiten, cycle des « Cités obscures », 1980

ANTICIPER SES FANTASMES

Dans son article sur l’architecte et la science-fiction, CDu nous montrait bien les interactions qui existent entre la figure de l’architecte qui contribue à la construction de nos villes et l’innovation (ou l’anticipation) qui passe par une imagination débordante. L’architecte est un homme « de science et de fiction ». Dans cette situation, l’objectif de l’architecte n’est pas de démontrer la véracité de ce qu’il dessine, mais d’anticiper – via le fantasme – les besoins et les usages de la ville future.

A travers leurs dessins et leurs albums, Schuiten et Peeters explorent les grandes thématiques de la ville du XXe siècle : forme, transport, gouvernance, tous les sujets sont analysés et traduits dans un dessin futuriste qui rappelle aussi bien les écoles futuristes italiennes du début du siècle que les premières théories sur l’urbanisme moderne. Les albums mettent en scène les relations entre trois acteurs : la ville, ses habitants et les décideurs (qui peuvent être gouvernants, penseurs ou dessinateurs). La ville est un personnage à part entière, c’est une mise en abîme intéressante, puisque c’est le dessinateur lui-même qui lui donne vie à travers ses projections et ses références. Le parallèle dressé par l’exposition interpelle par sa pertinence, le réel et le fantasme peuvent-ils être aussi proches ? Ce qui pourrait n’apparaitre que comme création artistique pure s’avère souvent trouver une traduction formelle dans un projet d’urbanisme ou d’architecture : la clé repose donc sur l’anticipation.

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Città Nuova, Antonio Sant’Elia (arch. futuriste italien), 1914.

L’anticipation est un genre qui prend son inspiration autour du fantasme. Mais loin de procéder dans l’irrationalité – et à l’image des romans d’anticipation – l’architecture d’anticipation puise sa principale ressource dans le réel. J’irais même plus loin en affirmant que le fantasme est en architecture, à bien des égards, plus réel que le projet le plus concret, qui se contenterait d’explorer le présent. Marcel Roncayolo l’exprime très bien  « l’anticipation est un mouvement : l’action en constitue le mobile ». L’architecte doit toujours être en mouvement dans sa pratique pour satisfaire aux besoins présents tout en anticipant sur les besoins futurs. Et si sa pratique se résume dans le quotidien à une satisfaction des besoins immédiats, il doit pouvoir s’exprimer à plus longs termes dans une créativité sans limites et a priori dénuée de réalisme.

 

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« Hochstadt », ou « ville verticale » de Ludwig Hilberseimer (arc. Allemand), 1924

 

LA PRATIQUE DE L’IDÉAL

En parallèle des planches des scénarios de la bande dessinée, on pouvait admirer des planches des grands projets d’urbanisme qui ont inspiré la métropole parisienne. Certains d’entre eux ne furent jamais réalisés (plan Voisin de Le Corbusier), ou du moins, pas à Paris, tandis que d’autres ont marqué les esprits et sont aujourd’hui devenus des références en matière d’urbanisme (transformation de Paris par le baron Haussmann). En confrontant le monde de la bande dessinée avec celui de l’urbanisme, l’exposition met en avant deux contradictions dans le genre de l’anticipation : l’architecture anticipée a-t-elle réellement vocation à être réalisée et ne participe-t-elle pas, paradoxalement, à véhiculer une image de l’architecte rêveur, idéaliste et en dehors de la réalité ?

Du processus de conception à la construction s’ouvre un monde complexe. Schuiten et Peeters travaillent le scénario, les dessins, construisent l’agencement des cases (vignettes). Entre les premières esquisses et la planche finale le projet évolue et peut même parfois changer de formes. Les auteurs savent, cependant, que jamais l’architecture qu’ils créent ne sera réalisée (et encore, sait-on jamais ?). L’architecte s’inscrit lui aussi dans un processus de conception, à l’échelle de son projet, mais également à l’échelle de la production dans son ensemble. Le fantasme et l’anticipation sont nécessaires au processus de création et il nous faut accepter – architectes comme clients – que la conception doit parfois s’éloigner de la matière pour mieux y revenir. Dans la pratique, donc, l’architecte doit toujours composer entre le besoin de convoquer un référentiel culturel et formel très vaste (imagination, création, innovation) et l’aspect concret de son projet.

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Plan Voisin, Le Corbusier (arch.), photographie de la maquette, 1922-25

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Cités des Lochères, Sarcelles (95), rue du 8 mai 1945

Voilà pourquoi, me semble-t-il, les pires formes de ville ou d’architecture naissent trop souvent de l’application stricto sensu d’un dessin fantasmé ou anticipé. Par essence, il me parait autant nécessaire de valoriser l’architecture anticipatrice que de ne jamais la réaliser comme telle. L’anticipation est « un mouvement », elle doit se trouver toujours en marche vers l’avant sans jamais s’arrêter. Construire, c’est figer en partie une idée formalisée qui avait pour vocation de nourrir le projet, pas de le devenir.

LE RÉEL HORS DU RÉEL

L’exposition « Revoir Paris » autorisait le visiteur à observer avec distance et critique la ville idéale fantasmée par quelques grands noms et parfois maladroitement traduite (mais peut-elle l’être heureusement ?). L’architecture d’anticipation est un genre fondamental qui lie science-fiction, fantasme et imagination, c’est une architecture de papier en mouvement qui permet à la pratique d’avancer et de progresser. Alors, oui, l’architecte est un rêveur, comme l’écrivain ou le dessinateur, il est un projeteur d’idéal en dehors du réel.

Il ne faut jamais oublier que le projet n’est pas une fin en soi, il n’est qu’un outil pour atteindre la véritable finalité de la pratique de l’architecte : satisfaire les besoins du présent et anticiper sur les besoins futurs.

L’architecture d’anticipation est le réel de l’esprit tandis que l’architecte est un esprit du réel.

 //Grégoire Bruzulier

 

Pour aller plus loin :

Émission de radio sur les Cités obscures de Schuiten et Peeters

Article sur Metropolis de Fritz Lang

 

 

Le petit son de l’article : C.W. Stoneking – « Brave Son of America »

 

 

Sources : Internet pour les images / Cité de l’Architecture et du Patrimoine

 

 

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5 réflexions sur “// FAUT-IL RÊVER POUR ÊTRE ARCHITECTE?

  1. C’est drôle que l’article pose la question de rêver, la ville verticale de Ludwig Hilberseimer est une parfaite synthèse de tout ce qui fait à mes yeux une architecture cauchemardesque et me fait frémir depuis l’enfance: épure froide, lignes droites, échelles disproportionnées, disposition militaire de gros blocs rectilignes au garde-à-vous, bâtiments strictement identiques. Une absence totale de courbe, d’ornementation, de symbole, de tout ce qui pourrait laisser croire qu’on a construit cette ville pour autre chose que des robots. Ca laisse une épouvantable impression d’anonymat et d’écrasement de toute singularité, de toute identité, une ville conçue comme un gros espace de stockage, une gigantesque infrastructure concentrationnaire où on entrepose les masses. On ne sait absolument pas où on est, aucun élément pouvant référer à un récit, une histoire ou un sens quelconques, c’est un non-lieu. Je connaissais l’horrible Plan Voisin de Le Corbusier mais j’ai le souffle coupé devant l’atroce Hochstadt. Quelle vision d’horreur. Si l’enfer existe il ressemble certainement à ça.

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  2. Oui oui il faut fantasmer avant de créer, même si parfois les idée de la ville du futur son sombres (Le baron Haussman n’a t-il pas conçu de larges avenues pour permettre au canon de tirer sur les foules manifestantes ?) car le résultat peut être à la hauteur des règles esthétiques du futur !

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    • En effet, les intentions du baron n’étaient pas forcément altruistes ou purement esthétiques, mais il est vrai qu’il s’est tout de même inspiré de certaines théories de l’urbanisme « moderne » du XIXe siècle. Je ne développe pas beaucoup ce point dans l’article, mais la vision futuriste de l’architecture et de l’urbanisme va souvent de paire avec un pouvoir centralisé et autoritaire, et cela se vérifie très bien dans les bandes dessinées de Schuiten et Peeters, comme dans les projets réalisés…!

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