// SUR LA ROUTE, AKTAU

Site et cite - Sur la route, AktauArticles liées à la rubrique portrait de ville sur site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

Depuis de nombreuses années je nourris un intérêt tout particulier pour ce que l’on appelle « les anciennes républiques soviétiques » mais plus spécialement pour leurs villes. Je ne parle pas des villes historiques mais bien des constructions communistes, ces grands blocs de béton gris percés de fenêtres mal ajustées et de vérandas instables. J’ai d’abord découvert Moscou puis Bucarest lors d’un stage d’étude qui m’a permis d’approcher la production urbaine et architecturale soviétique et c’est au long de mon voyage à sac à dos auquel j’ai déjà fait allusion avec l’article sur la ville de Kachgar et celle de Moynaq, que j’ai pu découvrir un large panel de villes « soviet’ ». Son archétype est pour moi la ville d’Aktau au Kazakhstan, ville qui a été pour nous la porte d’entrée sur l’Asie Centrale. C’est ici que nous avons posé nos pieds pour la première fois sur ce vaste territoire de steppes et de montagnes après avoir traversé la mer caspienne sur un bateau de marchandises. Le choc y a été fort et une myriade d’émotions et d’impressions ce sont bousculées chez moi créant un souvenir indéfectible.

Il est pourtant écrit et dit un peu partout q u’Aktau est une ville qui n’a pas d’intérêt particulier, si ce n’est sa proximité avec la mer. Une ville où il ne se passe rien, sortie de terre il y a 50 ans, sans charme et où, en effet, les blocs de béton ne sont pas réputés pour leur potentiel de séduction. Mais l’atmosphère post apocalyptique unique qui se dégage d’Aktau m’a particulièrement touchée.

LE MOMENT DE LA DECOUVERTE

C’est par son port que nous appréhendons pour la première fois Aktau, où nos pieds touchent enfin le sol Kazakh après plusieurs heures difficiles sur un bateau de marchandises et une semaine d’attente à Baku, Azerbaïdjan. S’offre à nous un désert au bord de l’eau et une unique longue route menant du port à la ville, rythmée tous les 10 mètres par des lampadaires flambants neufs et où de chaque côté d’énormes pipelines rouillés se succèdent sans fin. Nous marchons cinq kilomètres avant d’arriver en ville. Nous croisons quelques 4×4 et deux types qui lavent des « BM » en écoutant une musique de tous les diables plus forte que tout, Mad Max est parmi nous ! Un mirage perpétuel nous accompagne rendant le chemin légèrement surréaliste.

Nous arrivons aux portes de la ville, le sable et la poussière sont partout, l’unique route se poursuit, elle est en effet la seule des rues à être goudronnée et à porter un nom : Leninskaya, évidemment. L’organisation urbaine est simple : une route, des rues parallèles qui desservent des ilots de baraques et d’immeubles, des ilots qui ont pour seule appellation : un numéro. Ce numéro correspond au micro district, à l’immeuble et à l’appartement témoignant de la raison première de la construction de cette ville : un camp pour les ouvriers du pétrole. Les arbres morts longent les rues, nous sommes en mars, la lumière est celle particulière de l’hiver quand le soleil est là, créant une ambiance douce et chaude dans cette ville défraichie. Difficile de trouver notre hôtel dans ce labyrinthe de sable. Nous ne descendrons pas au Mariott, non pas parce qu’il ne ressemble en réalité pas du tout à ce qui est écrit et montré sur le site mais simplement parce que l’on aime sincèrement les hôtels bas de gammes, pas chers et complètement miteux. Au-delà des avantages économiques qu’ils proposent ce sont des lieux qui laissent des souvenirs mémorables, qui offrent des expériences étonnantes et surtout c’est ici que se rend le peuple dont nous faisons maintenant partis.

Nous croisons des visages aux yeux bridés et aux pommettes hautes, les regards sont rieurs, et les bouches souvent pleines de dents en or. Les femmes d’un certain âge ont leurs éternels fichus sur la tête, de nombreux jeunes peuplent les rues, et partout des enfants, des enfants qui s’amusent sur les vieux jeux rouillés d’une époque révolue. Mais malgré sa vaste étendue bâtie, on ne peut pas dire qu’il y a foule, non cette ville ne grouille pas et pour cause.

INCROYABLE PAYSAGE

Aktau est sortie de terre il y a quelques décennies, initialement conçue comme camp pour les ouvriers de l’industrie pétrolière. C’est la seule ville à des milliers de kilomètres à la ronde au milieu de la steppe. Il ne faut pas oublier que le peuple Kazakh est initialement nomade contraint à la sédentarisation par les soviétiques. Ce n’est que depuis le siècle dernier que les immeubles d’habitations ont vu le jour sur ce territoire. Aktau est le port le plus important sur la Caspienne qui pompe les richesses de la mer et qui s’est également développé avec l’usine d’uranium du coin. C’est la première ville au monde à avoir désalinisé l’eau de la mer à l’aide d’une centrale nucléaire pour satisfaire ses besoins en eau. En effet plus nous marchons le long de cet unique grand axe plus nous ressentons la dimension désertique du paysage qui nous entoure. Sans cette centrale, Aktau n’aurait pu voir le jour. La steppe l’entoure, l’étendue jaune s’immisce dans la ville par le sable et la poussière amenée ici par le vent qui nous fouette parfois le visage, le soleil finit par brûler les yeux et le silence de l’immensité aride se diffuse en filigrane malgré les sons de la ville. Le désert se fait sentir au détour des blocs, le long des rues, au cœur des commerces. C’est un peu comme si les habitants vivaient ici comme sur une île, coupés de tout au milieu de rien – quoique la steppe n’est pas « rien », son étendue n’est pas que plane et ocre, c’est beaucoup plus riche, bien plus fort. C’est une expérience, mais ceci est une autre histoire.

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Piste dans la steppe

C’est donc le grand paysage qui est invoqué ici, à la fois par la terre et par la mer. Le nom d’Aktau vient de ses falaises « les montagnes blanches » qui plongent dans l’eau. La mer scintille tout particulièrement, les galets blancs qui la bordent soulignent l’oasis bleue et brillant sous le soleil implacable. Au loin la fumée des cheminées des usines nous rappelle la raison d’être de cette ville : une ville qui ne s’est développée et qui continuera de se développer seulement qu’au regard de l’industrie. Il semblerait que rien d’autre n’arrive à s’ancrer ici, un peu comme les arbres pour lesquels on fore le sol pour pouvoir les planter.

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Le front de mer d’Aktau au bord de la Caspienne

STAND BY … me

L’ancienne partie de la ville d’Aktau donne l’impression d’être en standby, rien n’a l’air de s’y développer, tout est en piteux état, quelques immeubles dont la construction s’est arrêtée peuplent le bord de mer, les vitrines des commerces sont opaques, l’espace public est à l’image de ce vaste territoire : inhospitalier. C’est le plan directeur du Leningrad Design Institute qui a fait naître Aktau au sein de « plans de développement des nouvelles jeunes villes soviétiques » dans les années 60. On retrouve quelques principes de la chartre d’Athènes et les éternels blocs. Ces blocs dont on se demande comment ils tiennent encore debout, avec leurs fenêtres qui ferment à peine, dont la peinture des façades s’écaille, et qui contiennent en leur cœur des appartements aux taux d’insalubrité battant toute concurrence. Ils bordent les axes principaux de façon régulière et sont toujours entourés de parcs et jeux pour enfants, le sable, encore et toujours, les entoure.

A l’instar de Bucarest, le système de la façade Potemkine [1] a été mis en œuvre puisque derrière les blocs une autre réalité se joue. Moins dense et moins rigides les baraques de l’ancien camp ouvrier peuplent les microdistricts. Hautes d’un étage elles accueillent plusieurs familles, le linge sèche dehors sur des fils accrochés aux arbres, leur toit pointu en tôle tranche avec la rigidité des immeubles. Les fenêtres sont dans l’ensemble toutes couvertes de bâches plastiques, certaines façades sont éventrées, les fissures font légions et le crépi a fait ses bagages depuis pas mal d’années. La vétusté de ces bâtiments est digne de celle d’un bidonville. Dehors les jeux colorés pour enfants sont rouillés et les ordures jonchent le sol.

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Baraques au coeur des microdistricts

Nous ne sommes pourtant pas très loin des nouveaux quartiers en constructions : immeubles flambants neufs, tours de verre, équipements et infrastructures chics et chers installés ici par Noursoultan Nazarbaïev, le président en place depuis 25 ans et à la tête d’un gouvernement autoritaire et corrompu qu’il dirige d’une main de fer. Son visage nous devient familier puisque cet homme de poigne pose les dents à l’air sur fond bleu avec Gérard Dépardieu sur de grands panneaux publicitaires le long de la très grande avenue… mais je m’éloigne. De nouvelles grandes tours voient donc le jour, ainsi que les aménagements urbains qui les accompagnent et qui ne se développent que pour les riches hommes d’affaires qui viennent travailler ici. Les loyers s’envolent ainsi que les prix des objets de consommation quotidienne laissant à la marge la population de la ville « ancienne », ancienne de 60 ans et dans laquelle on vit dans des conditions douteuses.

Je vous invite d’ailleurs à visionner cette petite vidéo, dont le kitch vous plongera avec la plus grande justesse dans l’ambiance Kazakh et qui illustre très bien l’absurdité dans lequel est plongé ce territoire : d’un côté il y a le désert et le paysage post apocalyptique créé par les soviétiques, les conditions extrêmes dans lesquelles vit une population entière et de l’autre le délire mégalomane d’un homme autoritaire accompagné de sa myriade de congénères roulant en 4X4 assoiffés de pétrole.

L’ESTHÉTIQUE DE LA RUINE COMME SEULE SATISFACTION ?

C’est encore une fois la fascination de la ruine et de sa puissance poétique qui m’a ébranlée ici, qui révèle une culture, une histoire et son héritage. Aktau la vieille témoigne d’une époque révolue et son état actuel est le support à la fois de la mémoire et de l’oubli. Le grand paysage qui l’entoure et avec lequelle elle ne fait qu’un provoque cette impression de silence propre à celui de la contemplation. « L’architecture c’est ce qui fait les belles ruines » disait Auguste Perret, nous ne sommes pas encore là devant un spectacle total de ruines, mais bien de ruines en devenir, nous faisons face au processus de décrépitude et d’abandon. Cette décrépitude participe d’une esthétique matérialisant un autre monde, celui de la disparition et de la mélancolie, la disparition d’une époque et d’une idéologie. Ici on mesure combien la construction humaine est artificielle et à quel point elle est vouée à la dégradation.

A Aktau c’est le temps qui s’est arrêté : son ciel bleu, le vent et la lumière particulière du désert participent à cette impression d’arrêt sur image tout en mettant en valeur cette architecture malheureuse. Et même si l’époque est révolue elle ne l’est pas tout à fait puisqu’au dessus de la tête de chacun des individus qui peuplent cette ville plane encore et toujours la suprême autorité. Une autorité qui ne leur offrira ni les moyens de restaurer ni de mettre en valeur la ville et l’histoire qui est la leur, ce qui prouve encore une fois combien les pouvoirs des anciens territoires soviétiques ont du mal à faire face à ce patrimoine bâti.

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En effet, de façon assez systématique les gouvernements préfèrent construire de nouveaux bâtiments ainsi que des tours immenses et laisser se délabrer tout l’ancien parc immobilier. Cette politique du neuf leur permet de donner une autre visibilité à leur pays, une impression de richesse et de progrès. Le processus de mise en valeur du patrimoine tel qu’il est n’est toujours pas enclenché. Et toute la dimension sociale qui l’accompagne encore moins. Les codes architecturaux des buildings de verre haut standing leur permettent d’assouvir leur désir de grandeur et de rayonnement. Une autorité qui offre seulement à ceux qui sont sensibles à cette esthétique de la perte ce spectacle fascinant, mais cela est un peu maigre comme satisfaction.

//APG

Note :
[1] Façade Potemkine est un système de trompe l’œil à des fins de propagande. On cache ce qui « dérange » par des constructions qui mettent en valeur la ville le long des grands axes. Ce système est utilisé à Bucarest, les blocs soviétiques construits le long des avenues permettaient de cacher tout le tissu ancien impropre aux yeux du parti. A Baku en Azerbaïdjan les politiques sont allés plus loin récemment en installant de fausses façades devant les immeubles vétustes donnant l’impression que les bâtiment sont entretenus.

Le petit son de l’article : Young Fathers – « Get Up »

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