// LES MISSIONS JÉSUITES D’ARGENTINE, UNE ARCHITECTURE DE L’INTÉGRATION?

Un chapiteau de l'église jésuite de la mission de San Ignacio

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Je m’aventure aujourd’hui dans un récit de voyage, dans l’espoir de partager avec vous une expérience étonnante, celle des missions jésuites en Argentine. Avant de me rendre là-bas, je n’avais qu’une idée très exotique de ce que faisaient les Jésuites en Argentine, ou de ce qu’étaient réellement ces missions. Il s’agit pourtant de l’une des utopies sociales, urbaines et architecturales les plus abouties de l’histoire. A l’heure où des questions telles que l’intégration, le communautarisme ou les populations réfugiées préoccupent les Européens, ce récit à travers l’histoire peut être l’occasion de mettre une expérience passée en perspective des débats actuels.

QUI SONT LES JÉSUITES?

Comme certains d’entre nous, j’avais déjà entendu parler des Jésuites. Je sais que le pape François est issu de leurs rangs, et je me souviens avoir eu quelques débats sur l’action jésuite avec une amie qui enseigne dans un de leurs établissements en France. Cette connaissance de surface a suffi à égayer ma curiosité et m’a convaincu de consacrer une journée de mon voyage à la visite d’une mission qui a (un peu) résisté au temps, à la lisière de la forêt amazonienne, en Argentine.

Le dépaysement progresse à mesure que l’on pénètre un peu plus dans la forêt subtropicale, à l’extrême nord-est du pays, à proximité de la frontière avec le Brésil et le Paraguay. La région porte le nom de Misiones, en mémoire de ces nombreuses missions qui furent fondées par les Jésuites entre le début du XVIIe et le milieu du XVIIIe siècle. A l’époque, l’ambition de la Compagnie de Jésus reposait sur une évangélisation pacifique par l’art des populations amérindiennes, en particulier le peuple qui occupait la région, les Guaranis. En 1540, un soldat converti, Ignace de Loyola, fonda – notamment en réaction au mouvement des Protestants en Europe – la Compagnie de Jésus, l’ordre des jésuites. La compagnie est placée directement sous l’autorité du pape, et sa philosophie est tournée vers l’éducation, la justice sociale et l’évangélisation.

 

Vue de la mission jésuite de San Ignacio Mini (Argentine) au XVIIIe siècle

Vue de la mission jésuite de San Ignacio Mini (Argentine) au XVIIIe siècle

UNE GÉOPOLITIQUE COMPLEXE DE LA DOMINATION

Lorsque les Espagnols commencèrent à coloniser les terres des peuples de la forêt amazonienne, ils employèrent des méthodes radicales qui eurent des conséquences désastreuses sur les populations autochtones. Le système des encomiendas, permettait aux colons espagnols d’exploiter les terres en utilisant, sous forme d’esclavage, les peuples indigènes qui les occupaient. L’histoire est connue : entre le travail forcé, les maladies importées d’Europe et les guerres locales, les peuples autochtones payèrent cher le tribut de la découverte de leur continent. Les Guaranis ne furent pas épargnés. Le peuple des Guaranis est un peuple amérindien de la forêt amazonienne qui vivaient dans de modestes villages autonomes dirigés par des caciques, des chefs de village, choisis pour leur force et leur intelligence.

Les différents courants humanistes européens conduisirent malgré tout à une prise de conscience, restée célèbre, de la condition des indiens d’Amérique : la controverse de Valladolid permit, notamment, de reconnaitre que la colonisation devait se faire avec justice et être compatible avec la morale prônée par l’Eglise. Dans les faits, la condition des indigènes évolua peu, et c’est pour freiner la colonisation militariste que les Jésuites intervinrent.

A partir du milieu du XVIe siècle, les Jésuites proposèrent une alternative à la colonisation agressive des colons espagnols et des marchands d’esclaves portugais : ils fondèrent dans le cœur de l’Amérique du Sud un réseau de « missions », dans lesquels les Amérindiens étaient accueillis librement et pacifiquement convertis au christianisme. Les Jésuites avaient obtenu des Rois d’Espagne et du Portugal de pouvoir occuper une région (l’actuel Paraguay, et quelques terres en Argentine et au Brésil) tout en restant en dehors de la juridiction du territoire colonial à proprement parler.

 

MISSION JÉSUITE DE SAN IGNACIO MINI

C’est avec toute la culpabilité (artificielle peut-être) dont les Européens peuvent être empreints aujourd’hui que je suis parti à la découverte d’une mission (on dit aussi « réduction ») située à San Ignacio, en Argentine, site inscrit au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO. La rencontre avec la mission est surprenante, car il s’agit d’une véritable ville en ruine. Les murs qui ont résisté au temps sont rouges comme la terre et les bâtiments arasés, sont organisés suivant une trame très régulière, à la frontière entre le camp romain et la ville coloniale. Une fois la principale artère parcourue, on débouche sur la place centrale avec les restes du portail de la magnifique église, et du cabildo, le siège du pouvoir politique de la mission. A droite de l’église se trouve le cimetière, tandis qu’à gauche se déploie la maison des Jésuites autour d’un grand cloître (deux à quatre Jésuites résidaient dans chaque mission). Autour de la place centrale se trouvent également le marché et les magasins d’artisanat. Les maisons des Guaranis sont situées à l’opposé de l’église. Chaque famille vivait dans une maison, les Jésuites ayant réussi en quelques décennies à transformer le modèle familial des Guaranis selon le modèle chrétien.

L'entrée du logement des jésuites depuis le cloître.

L’entrée du logement des jésuites depuis le cloître.

Les dimensions des rues et des places sont imposantes, et la conservation des pieds de murs des anciens bâtiments permet aisément de se projeter dans le lieu passé, que l’on imagine grouillant d’activités et de vie. Si la ville européenne se ressent dans la forme, l’illusion d’un modèle urbanistique occidental – accentué par le portail de l’église encore debout – laisse rapidement place à la force de la matière et du détail. L’église, par exemple, semble baroque, mais dès lors que l’on s’attache à observer les détails, on comprend que l’influence européenne s’est fondue à la culture locale et a donné naissance à un art qui n’est ni jésuite, ni complètement guarani. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à perdre mes repères dans le site : était-ce une ville jésuite ? Une abbaye ? Une ville coloniale ?

Si le site lui-même ne m’avait pas déjà délivré de quelques idées préconçues, le guide, d’origine guaranie, accorde une attention particulière à déconstruire les images que nous avons à l’esprit. Il nous explique que les missions relevaient d’un véritable fonctionnement social ayant pour objectif une acculturation des Guaranis, tout autant que le développement d’un artisanat et d’un art local. Cet art est le fruit du syncrétisme (mélange) des apports jésuites et des savoir-faire guaranis. Il se retrouve en effet dans les modénatures (moulures des façades) et les sculptures des restes de l’église, dans les balustres du cloître, dans les chapiteaux et les fûts des colonnes, dans le tympan des frontons, qui reprennent tous des motifs de la faune et de la flore locale. Ce syncrétisme se retrouve aussi dans la matière. La pierre, directement extraite des fonds de rivière, est moulée « crue » et séchée au soleil, sans cuisson. Elle est ensuite appareillée, souvent sans mortier, avec des modules plus ou moins importants. Ces murs rappellent la force investie par les Guaranis pour reconstruire, pacifiquement avec les Jésuites, un monde dont on avait voulu, par la guerre, les chasser.

La pierre rouge (piedra de tacuru) - matière des missions

La pierre rouge (piedra de tacuru) – matière des missions

  

UN COMMUNISME CHRÉTIEN?

Les Guaranis fuyaient les Espagnols et les Portugais qui tentaient de les réduire en esclavage, ils trouvaient alors refuge dans les missions, et décidaient d’adhérer définitivement au modèle proposé par les Jésuites. Ces missions même – c’est là le paradoxe – se trouvaient à proximité des anciennes terres qu’ils occupaient dans la forêt. La migration contrainte et forcée les a conduits à accepter les Jésuites et leurs apports, non comme une colonisation (même pacifique), mais comme une opportunité de survie et de renouveau. J’aurais pu croire à un beau récit postcolonial si le site ne livrait pas dans sa forme et sa matière, non le visage d’un rapport de force, mais celui d’un travail de fusion entre deux cultures.

Ces camps de réfugiés devinrent rapidement des cités libres, dans lesquelles l’art, la culture et la religion rythmaient le quotidien. A l’image de ces villages d’autrefois, la mission jésuite est autonome, elle ne dépend pas du pouvoir royal d’Espagne, et est placée sous l’autorité des Jésuites et du cacique guarani. Les Jésuites, loin d’imposer l’espagnol, avaient même appris le guarani et respectaient les traditions des anciennes tribus, alliant la nouvelle religion aux rites païens. Chaque maison, chaque pierre de l’église, chaque sculpture est le fruit du travail d’un Guarani ; les Guaranis ont bâti leur mission, avec les Jésuites.

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L’économie des missions est relativement simple : les Guaranis (entre 2 et 5 000 individus par mission) cultivent les terres communes, dont les récoltes servent à nourrir toute la population, tandis que chaque famille dispose également d’un lopin de terre qui lui est propre, sur lequel elle cultive ce que bon lui semble. Les kolkhozes ne sont pas très loin… Le système artisanal est également mutualisé, au profit d’une transmission des savoir-faire et des techniques et de la diffusion des objets créés. La production des missions s’exportait très bien et a ainsi servi à décorer bon nombre d’églises d’Argentine. Les journées sont rythmées avec le travail (agricole, artisanal), les loisirs (art, culture) et la religion (messes, prières), il s’agit d’un véritable modèle social communautaire organisé par une poignée de pères jésuites.

J’ignore si le dépaysement a contribué à changer mon regard, mais j’étais venu pour observer les ruines d’une ville coloniale et je suis reparti avec une culture nouvelle en tête et de nombreuses interrogations. La religion a certes joué un rôle catalyseur dans l’entreprise, mais au-delà des convictions théologiques ou de la volonté théocratique que l’on a pu prêter aux Jésuites, le résultat est bien là, et il est toujours dans les mémoires.

CHUTE ET ENSEIGNEMENT

Les Jésuites, en raison d’intrigues politiques et de luttes intestines avec les pouvoirs des monarques européens, furent exclus d’Argentine en 1767. On reprochait aux missions de constituer un « Etat dans l’Etat », autre façon élégante de reconnaitre que l’indépendance des Guaranis et leur entente avec les Jésuites posait effectivement un problème face à la politique coloniale expansionniste. Cette exclusion mit fin aux missions et à tout le système qui avait été construit pendant près de deux cents ans. Les Guaranis durent à nouveau migrer et la population chuta de façon vertigineuse. Si la langue guarani put survivre (elle est aujourd’hui la seconde langue officielle du Paraguay), l’art et l’artisanat ont périclité jusqu’à devenir aujourd’hui une nostalgie de musée. L’inscription du site par l’UNESCO en 1983 est une reconnaissance du patrimoine légué par les Guaranis et les Jésuites. Une valorisation touristique des sites permet d’exposer que l’idéal porté par les Jésuites fut loin d’être malheureux et qu’il a même contribué, à certain égard, au développement de la culture des Guaranis, entendue dans un sens large.

L’histoire des missions est riche et complexe et ce bref résumé ne saurait être le reflet fidèle de toutes les aspérités de ce système que certains ont qualifié de « communisme chrétien ». Il n’en reste pas moins – mais je ne fais que vous livrez ici l’expérience d’un site – que les ruines rouges apparaissent au visiteur comme le témoin détruit d’une expérimentation sociale et humaniste. Certes, le communautarisme dont étaient empreintes les missions ne saurait résonner avec les principes républicains de mixité sociale actuels, quant à l’autarcie agricole et artisanal, elle n’est plus un modèle économique viable dans un marché globalisé, sans parler de la religion qui ne résonne plus aujourd’hui dans les mêmes conditions qu’au XVIIe siècle ; mais quelles qu’aient pu être les motivations des Jésuites comme des Guaranis, l’expérience a produit des arts et un modèle de société, qui font aujourd’hui partie intégrante de l’identité guaranie, et sont revendiqués comme tels. Pendant une journée, le temps d’une déambulation dans les ruines rouges des briques guaranis, j’ai eu l’opportunité de voir qu’une utopie sociale a pu devenir un jour un véritable lieu pensé par toute une communauté d’Hommes, pourtant bien différents.

// Grégoire Bruzulier

Pour aller plus loin :

Article de la revue AmérikaArticle du Cahier des Amériques Latines

Le film Mission de Roland Joffé, sorti en 1986 (Palme d’or au festival de Cannes la même année)

Le petit son de l’article : Musique guaranie

 

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2 réflexions sur “// LES MISSIONS JÉSUITES D’ARGENTINE, UNE ARCHITECTURE DE L’INTÉGRATION?

  1. Merci pour ce délicieux voyage où histoire et architecture se rencontrent pour notre plus grand plaisir. Mais, car il y a un mais, l’article se termine sur une note résolument optimiste que je n’arrive pas à partager tout à fait. Revenons un court instant sur cette expression qui a retenu mon attention. Tu nous parle d’une population « pacifiquement convertie » et là je ne peux m’empêcher de lire entre les lignes cette triste époque de leur histoire où les guaranis ont eu à choisir entre deux maux, la guerre ou l’acculturation. Certes les vestiges sont là pour nous raconter de magnifiques échanges culturels et une grande capacité des jésuites à accompagner les guaranis dans leur nouvelle orientation religieuse, mais si tu veux bien, n’oublions pas que les mariages de raison ne sont pas tous heureux !

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    • Merci pour cette réaction!
      En effet, c’est là toute la contradiction du sujet : on parle bien de colonisation, mais ni le site, ni le musée ne présentent les choses sous cette forme-là, comme si les habitants eux-mêmes en avaient pris leur partie, et avaient fait résilience de la situation. Comparaison n’est pas raison, mais la France ne serait pas comme elle est aujourd’hui si les Romains ne l’avaient pas envahie. Disons que l’histoire des civilisations m’a semblé plus complexe au travers de cette visite qu’une simple relation d’assiégeants à assiégés…Et je précise que cela ne justifie en rien les invasions ou les massacres, il s’agit bien d’une expérience du syncrétisme culturel, une autre façon d’envisager la cohabitation de plusieurs peuples.

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