// TOUR D’HORIZON DES TOURS FRANCAISES

Site et Cite Tour d'horizon des tours françaises la Defense

Image à la une de La belle architecture sur Site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

En matière de tours, il est plus fréquent de tourner la tête vers les continents étrangers pour observer les futurs projets qui affleureront les nuages. Mais depuis 2006, le quartier de la Défense aux portes de Paris se réveille et tente lui aussi de rejoindre la course aux étoiles. Objectif « New York sur Seine ».

Si vous avez eu l’occasion dernièrement de visiter Paris ou de tourner autour par l’autoroute A13, vous avez dû constater que des modifications ne cessent de changer le skyline du célèbre quartier d’affaire. Et ce n’est pas fini ! Mercredi, il a été confirmé le démarrage du projet de construction des tours jumelles Hermitage, dessinées par Norman Foster, prochain chantier incroyable qui secourra le quartier.

Cette dernière nouvelle fanfaronnée dans les médias révèle toute la tension épique qui entoure les projets de construction de tour et qui rend le sujet si passionnant. Plus le bâtiment est haut, plus le temps de gestation du projet est long. Dans ce délai, je ne parle pas du temps de la conception, inhérent au travail des architectes et des ingénieurs, mais du temps financier, juridique et politique qui mêle l’architecture à des affaires de business.

 

PLUS C’EST HAUT, PLUS C’EST LONG

Pour illustrer ce propos, rien de mieux que de reprendre l’affaire du jour, les tours Hermitage. Née du rêve fou d’Emin Iskenderov, promoteur moscovite, la tour courtise les cieux depuis 2007. Le projet est baptisé Hermitage Plaza en l’honneur de la société immobilière qu’Emin Iskenderov dirige, filiale française d’un groupe russe. La hauteur est choisie avec panache : construire la tour la plus haute d’Europe.

Le projet commence ainsi, Emin Iskenderov en fait sa bataille. En 2010, à l’occasion d’un événement culturel rassemblant Valdimir Poutine et François Fillon, premier ministre de l’époque, il évoque les avantages du projet et ses ambitions d’avenir pour le quartier, pour Paris et pour la France. La vision audacieuse séduit les deux pays et l’accord économique, signé quelques jours seulement après la rencontre entre Nicolas Sarkozy et Dmitri Medvedev (alors président de la Fédération de Russie), fait état de ce projet et lie la SAS Hermitage à l’Etablissement public d’aménagement de la Défense (Epad).

S’en suivront cinq années de rebondissements. Tout d’abord, l’approche immobilière. Le site choisi pour le projet fait l’objet d’un compromis de vente signé en 2007 avec une filiale de la RATP, sur lequel est notée une condition suspensive : le délogement/relogement des deux cents cinquante locataires des trois immeubles existants. Une paille !

Les tours Hermitage, la Seine au pied

Les tours Hermitage, la Seine au pied

 

DE HAUT EN BAS

Juridiquement, les attaques sont nombreuses. Résidents délogés, voisins importunés, commerçants redoutant les conséquences des travaux sur leur chiffre d’affaires, tous demandent des compensations et donnent du fil à retordre aux avocats surpayés de la société de promotion immobilière.

Autre domaine épineux, la séduction des décideurs politiques qui ne cessent de changer et d’apporter un regard neuf sur le projet. A gauche comme à droite, chacun se pare de ses convictions et de son poulain pour le futur projet phare de la Défense. A ce jeu-là, visiblement, Emin Iskenderov n’a pas son pareil pour convaincre les hommes politiques. Successeur après successeur, il revient sans cesse à la charge, défendant son projet.

Aux aléas politiques, s’ajoutent les affaires financières compliquées. Avec un budget estimé à deux milliards d’euros, la levée de fond pour l’investissement est forcément un point sensible. En 2009, les deux associés d’Emin Iskenderiv, Sergueï Polonski et Arthur Kirilenko, subissent les affres de la faillite personnelle suite à des affaires immobilières mal menées et des problèmes avec le fisc russe (pour plusieurs milliards d’impôts impayés). Ces déconvenues sont étouffées tant bien que mal et les deux hommes quittent le navire (avec extradition et prison pour l’un des collaborateurs russes, aussi mafieux que douteux).

Mais tous ces affres, Emin Iskenderov les relève et après une petite dizaine d’années, la nouvelle du démarrage du chantier tombe. Cocorico !!

* L’épopée de ce projet fait l’objet d’un très bon article de Sylvie Santini, paru dans le Vanity Fair de ce mois-ci. Comme toujours dans Vanity Fair, les projets phares sont décrits à travers un prisme politique, vus depuis les coulisses du pouvoir. L’architecture est remisée au second plan, offrant le jugement du projet à la sensibilité esthétique de chacun. J’apprécie toujours beaucoup cette approche, même si, dans cet article, j’ai été interpellée de voir l’architecte auteur du projet cité seulement à la quatrième page de lecture, alors que les images et le nom du promoteur foisonnent dans toutes les colonnes.

Site et Cité Tour d'horizon des tours françaises Hermitage Architecture innovante

Emin Iskenderov devant la maquette du projet : Le nouveau toit de Paris

 

VOILE SUR L’HORIZON

Cette affaire particulière n’est pas irrégulière, elle est même parfaitement symptomatique du montage d’un projet de tour. Quand une tour est annoncée, un concours d’architecture est organisé et de belles images commencent vite à circuler, sur tous les réseaux, proclamant des prouesses d’architecture.

Les images d’intégration paysagère réalisées avec les derniers outils numériques, offrent des rendus tellement réalistes qu’elles donnent corps et vie aux lignes des tours et donnent l’impression qu’elles existent déjà. Mais entre ces images et l’inauguration des établissements, plusieurs années peuvent s’écouler, comme nous l’avons vu à travers les méandres de l’affaire Hermitage.

Ce délai rend particulièrement difficile le suivi des projets et du plan d’ensemble du site de la Défense. Ainsi, quand une tour sort de terre, la réjouissance est de taille. Les tours ont beau se pâmer de prix (première tour labellisée BBC, immeuble le plus haut de tel territoire, blabla), le plus grand prestige est d’avoir su venir à bout du chemin de croix.

Pour les architectes, ces détours sont douloureux, car ils ne s’engagent pas seulement sur un dessin et une ambition, mais aussi sur un destin d’agence. A ce titre, Jean Nouvel se place comme le grand malheureux de la Défense, puisque tous ses projets remportés ont été abandonnés avant chantier : en 1982 il arrive deuxième au concours de l’Arche de la Défense lancé par François Mitterrand ; la Tour sans fin, 425 m au compteur, annoncée en 1989 fit le tour du monde en maquette pour être abandonnée en laissant l’agence sans ressource (avec un dépôt de bilan et 200 licenciements à la clé) ; en 2008 la Tour Signal est emportée par la crise.

Aujourd’hui avec le gratte-ciel Hekla prévu pour 2020 au sud de la Grande Arche, il veut croire que la « malédiction de la Défense » qui le hante depuis plus de trente ans a pris fin. Il s’agira, si tout se passe bien, du troisième plus haut gratte-ciel de France.

"La Malédiction La Défense" : La Tour Sans Fin, La Tour Signal et la Tour Hekla Go Jean Nouvel.

« La Malédiction La Défense » : La Tour Sans Fin, La Tour Signal et la Tour Hekla
Go Jean Nouvel.

 

UN CAS D’ARCHITECTURE

En plus des contraintes politico-économiques que connait tout grand projet d’infrastructure ou de bâtiment, les projets de tours se confrontent également à une pression toute particulière : l’accueil froid du public sur ces constructions hors d’échelle par rapport aux villes françaises actuelles.

Les réticences annoncées s’attachent à des détails techniques que l’architecture sait pourtant résoudre : perte d’ensoleillement du voisinage, économie d’énergie dans la gestion des fluides et des circulations verticales, pollution visuelle du paysage urbain. Pour beaucoup, les tours sont associées à certains exemples traumatisants, de Montparnasse aux barres HLM des années soixante et soixante-dix, sans faire de distinction entre les immeubles « cages à poules » et d’autres constructions plus travaillées (La cité Radieuse de Le Corbusier, Les Courtillières d’Émile Aillaud…). A ces oppositions, quelques nouveaux exemples de tours à domicile permettront peut-être de réconcilier les cœurs et aideront à renouveler la culture commune pour élever le débat.

Comme pour toute architecture, la valeur esthétique est une dimension subjective, certains trouveront beau ou moche tel ou tel projet, mais là n’est pas vraiment la question. Les tours présentent avant tout des atouts très intéressants en réponse aux problématiques de développement durable qui nous assomment : densité, compacité, réseaux courts.. Ces arguments valent la peine que l’on se penche un peu sur la condition urbaine (et humaine) que les tours proposent.

Partout dans le monde, de nombreuses villes ont déjà entamé le processus de renouvellement urbain par les tours et s’engagent dans cette nouvelle course aux étoiles. Mais l’idée n’est pas non plus, de foncer dans la mode sans réfléchir sur les objets produits.

La concentration des tours à la Défense fait office de passe-droit pour l’autorisation des tours dans ce secteur, quand elle est encore en débat sur le reste du territoire. Avant de prendre position plus en amont sur le skyline de nos futurs villes, je me réjouis de penser à la Défense de demain et de pouvoir d’ici quelques années, admirer ses futurs merveilles d’architecture sans prendre l’avion.

Site et Cite Tour d'horizon des tours françaises la Defense

Nouveau skyline de La Défense

 

ZOOM AU CIEL

Pour finir cette introspection sur le sujet des tours, je souhaiterais dresser un résumé des projets qui ont récemment vu le jour ou qui verront le jour prochainement sur le site de la Défense. Pour la liste exhaustive des projets, je vous renvoie sur le site de l’EPAD (devenu Epadesa depuis 2010), mais voici les projets phares à retenir :

2011 / La Tour First, 231m, réalisée par Michel Stenzel chez Kohn Pedeson Fox et SRA Architectes, financée par Beacon Capital Partners. En attendant d’être détrônée, la tour First est la tour la plus haute de France.

2013/ La tour Carpe Diem, 166m, réalisée par Robert A.M. Stern et SRA Architectes, financée par Aviva et Predica

              La tour Eqho, 140m, réalisée par Jean Willerval, financée par ICAD.

2015/ La tour D2, 171m, réalisée par Anthony Béchu et Tom Sheehan, financée par Sogecap, lauréate de l’ArchiDesignClub Award 2015.

              La tour Majunga, 195m, réalisée par Jean-Paul Viguier et Associés, financée par Unibail-Rodamco

2019/ Tour Phare, dessinée par Thom Mayne chez Morphosis, financée par Unibail. Première hauteur annoncée en 2008 297m, descendue à 231m en 2011, menacée depuis de destitution par un projet de substitution :

Les tours Sisters, dessinées par Christian de Portzamparc, financée par Unibail.
Affaire à suivre, qui s’annonce aussi passionnante, si elle ne l’est déjà, que l’épopée Hermitage.

2020/ Tour Hekla, 220m, dessinée par Jean Nouvel, financée par Hines / AG Real Estate,

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 Capture d’écran 2015-10-16 à 10.04.21

Perspectives à suivre avec intérêt et envie !!

// CDu

 

Le petit son de l’article : Ok Go – « Skycrapers »

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2 réflexions sur “// TOUR D’HORIZON DES TOURS FRANCAISES

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