// LES NOUVELLES CITÉS HISTORIQUES DE LA LOI PATRIMOINE

Chinon, cité historique par excellence, dominée par son château

Articles liées à la rubrique La belle architecture sur site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

Certains d’entre vous ont certainement entendu parler de la loi « création artistique, architecture et patrimoine » qui est actuellement en cours de lecture au Parlement. Ce projet de loi, dans les tiroirs depuis 2012, a pour vocation de moderniser et de simplifier différents champs opératoires des domaines de la culture (musique, spectacle vivant, musées, archives, architecture, patrimoine, etc.). Parmi les nombreuses mesures prévues se trouve une proposition qui a retenu mon attention : les « Cités Historiques ». A la croisée du label touristique et de la préservation patrimoniale, les Cités Historiques renvoient à l’imaginaire collectif de la ville musée et de la vieille pierre. Mais toutes les villes ne sont-elles pas historiques ? N’envisage-t-on comme préservation que la muséification ? Et qu’en est-il du paysage ?

 

LE DÉSENGAGEMENT DE L’ÉTAT

La volonté du ministère est de proposer ce qualificatif pour toutes les villes qui sont aujourd’hui protégées par un document particulier (secteur sauvegardé, Zone de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager – ZPPAUP – ou les Aires de mise en Valeur de l’Architecture et du Patrimoine – AVAP). Je ne voudrais pas vous assommer avec ces questions un peu techniques, mais il est essentiel de bien comprendre une chose : en France, la préservation du patrimoine de nos villes connait aujourd’hui une implication forte de l’État, à travers des financements, des outils et des acteurs. Ne l’oublions pas, le patrimoine est « le bien commun de la Nation ». Le principe de la loi, qui s’inscrit dans la poursuite du processus de décentralisation, est de laisser les collectivités maitresses de la préservation de leur patrimoine. Les documents qui existent aujourd’hui et qui sont un peu complexes, seront remplacés par des outils encore imprécis, issus du code de l’urbanisme, et un nom évocateur : « la Cité Historique ».

 

Sarlat, l’un des plus anciens secteurs sauvegardés de France, cité touristique

LE MARKETING CULTUREL

Jusqu’à présent, on pouvait observer deux logiques complémentaires qui s’articulaient autour du patrimoine urbain : d’une part, les outils de protection, règlementaires, qui ont pour vocation de préserver et de valoriser le patrimoine (indigestes mais relativement efficaces), et d’autre part, les labels touristiques en tout genre (« Petites Cités de Caractère », « Villes et Pays d’Art et d’Histoire », « Plus Beaux Villages de France », UNESCO, etc.). Les labels n’ont pas vocation à protéger de façon règlementaire le patrimoine, ils font partie de ce que nous pourrions appeler le « marketing culturel », c’est-à-dire une sorte de faire-valoir et de reconnaissance qui pousse les villes labellisées à faire attention à leur patrimoine, en contrepartie de quoi elles bénéficient de la renommée des labels et des retombées touristiques et économiques qui leur sont inhérentes.

Préserver les villes riches en patrimoine grâce à des labels plutôt qu’à des outils réglementaires – qui effraient – peut être une solution pédagogique et intelligente pour conduire les collectivités à se saisir de la question du patrimoine. La principale vertu du label est d’être incitatif, son principal défaut est de renvoyer la ville à une image normée (les critères du label). La « Cité Historique » de demain se résumera-t-elle à une ancienne ville fortifiée ? Entre Sarlat, les Baux-de-Provence et Guérande, l’image de nos villes patrimoniales n’est-elle pas uniformisée dans un système touristique et culturel étroit ?

 

Récolte traditionnelle des marais-salants, le paysage culturel de la cité historique de Guérande

LES ENJEUX DU PATRIMOINE VIVANT

Vous connaissez ma position sur le sujet, j’ai eu l’occasion de l’exprimer dans plusieurs articles : le patrimoine, entendu dans un sens large, est un héritage précieux qui nous aide à définir les enjeux de l’avenir. Le patrimoine ne peut et ne doit pas se résumer à la vieille pierre et au château en ruine. Il revêt également des valeurs d’usage, de mémoire collective, de nouveauté parfois, qui doivent servir à investir avec une dynamique forte les territoires de l’avenir. Je suis par conséquent perplexe sur le qualificatif choisi pour caractériser les villes patrimoniales de demain : « historiques ». Par ailleurs, « la Cité » fait référence à la ville antique, à l’heure où l’on parle de métropole, d’aire urbaine et de réseau de villes. Toutes les villes, de fait, sont historiques, même les plus récentes. En outre, sur quels critères se fondera-t-on pour déterminer si la ville est historique ? Sur l’ancienneté ? Pendant plusieurs décennies, de nombreux élus se sont battus pour s’appuyer sur un patrimoine vivant et voilà qu’on leur propose de le résumer à son historicité.

Le concept me dérange, car il pourrait exclure des villes dont le patrimoine est récent (Révolution industrielle, Reconstruction, etc.). Et il est figé. Une cité historique, c’est une vieille ville. Yves Dauge, ancien Sénateur d’Indre-et-Loire et ancien président de la Commission Nationale des Secteurs Sauvegardés avait proposé à une époque, s’appuyant sur le vocable employé par l’UNESCO, de parler de « paysages culturels ». La notion convient davantage à un patrimoine vivant et dynamique, de même qu’elle inclut une donnée essentielle : le changement d’échelle.

 

Le Havre, ville inscrite au patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO, Cité Historique ou paysage culturel?

Le Havre, ville inscrite au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, Cité Historique ou paysage culturel?

LE TERRITOIRE PATRIMOINE

Il me semble également que la notion de patrimoine ne peut aujourd’hui se penser sans l’échelle du territoire. Que serait Guérande (cité fortifiée) sans la côte et ses célèbres marais-salant ? Chaque ville « patrimoniale » établit une relation forte avec le paysage qui l’entoure, et souvent cela implique une relation économique entre un centre commercial (la ville) et un territoire producteur (la campagne, le port, les faubourgs, etc.). Cette question de l’échelle du patrimoine n’est pas anodine. Lorsque l’on protège le cœur historique d’une ville, on l’oppose de fait à sa périphérie, créant ainsi une ville à deux vitesses : un cœur figé dans le passé et une périphérie massacrée par l’avenir (zones d’activités, banlieue pavillonnaire, etc.). Mais je reconnais que le changement d’échelle implique une politique patrimoniale plus volontariste. Ce n’est plus uniquement la restauration du centre ancien qui doit primer, mais toute une ambition de « qualité architecturale » sur le territoire de la collectivité. Il s’établit alors entre la ville centre et le territoire producteur une relation bénéfique qui peut engendrer la valorisation des terroirs, des hameaux isolés, des paysages naturels. Le patrimoine repose sur un système économique (architectures – matériaux – savoir-faire) qui doit profiter à tout le territoire.

Emscher Park, laboratoire urbain dans la Ruhr en Allemagne, vaste projet de réhabilitation et de préservation du patrimoine industriel à l'échelle de la vallée du Rhin

Emscher Park, laboratoire urbain dans la Ruhr en Allemagne, vaste projet de réhabilitation et de préservation du patrimoine industriel à l’échelle de la vallée du Rhin

RÉINVENTER LA CITÉ HISTORIQUE DE DEMAIN

En fin de compte, nous nous retrouvons, en raison de l’absence de réponses données par la loi, à un moment clé de l’évolution de la protection du patrimoine urbain. Tout reste à écrire. Si je peux oublier un instant le terme de Cité Historique, je suis convaincu qu’il faut une ambition moderne et novatrice derrière le slogan un peu réactionnaire. Et si la Cité Historique de demain était le paysage culturel de l’avenir ? En d’autres termes, si le patrimoine, plutôt que d’être systématiquement objet de la protection, devenait le cœur du projet de territoire ? Je n’invente rien, et les théoriciens de l’urbanisme ont déjà écrit sur le sujet. L’école italienne des « territorialistes » fondée par Alberto Magnaghi a élaboré une théorie passionnante sur la « biorégion ». L’idée d’un territoire auto-suffisant, dont les ressources sont puisées dans ce qu’ils appellent « les matériaux du territoire » : les savoirs culturels et artistiques, les permanences architecturales, ou encore les techniques locales, bref, dans le patrimoine. On décompose ainsi un système de protection pour le transposer dans un monde de projet et de valorisation, qui allie patrimoine et développement durable, mémoire collective et respect des sites. Vous comprenez maintenant pourquoi la « Cité Historique » promue par la loi me semble largement dépassée… Le décalage entre les acteurs du terrain et les penseurs des lois m’interpelle toujours, avant même d’exister, la Cité Historique appartient déjà au passé ! A nous désormais, de convaincre nos édiles de la nécessité d’inventer pour le patrimoine des outils qui tendent vers l’avenir et un progrès que certains qualifient de responsable.

// Grégoire Bruzulier

Pour aller plus loin :

Article critique sur la loi patrimoine (la Tribune de l’Art)

Article du Monde, tribune d’élus qui réagissent à la loi patrimoine

Le petit son de l’article : Toulouse de Claude Nougaro

 

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