// LES MURS DE LA HONTE

©REUTERS/Baz RatnerImage à la une de La ville en débat sur Site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

Il est étonnant de voir comme un mot quotidien peut recouvrir plusieurs notions et se révéler, au regard d’une expérience, beaucoup plus complexe et profond que ce que nous en faisons tous les jours. Il en est ainsi du mot « mur », objet incontournable des projets de construction. Qu’il s’agisse de sa matérialité, de son épaisseur, de sa solidité ou de son implantation, le mur est un allié pour construire un projet, tant pour l’architecture extérieure (le dessin de la façade) que pour l’aménagement intérieur. A l’occasion de tous les débats qui entourent la question de l’accueil migratoire en Europe, certaines rédactions osent lever le voile sur les murs barrières qui existent encore et se construisent aux frontières des pays.

Native des années 1990, génération post-chute du mur de Berlin, je n’ai pas été directement marquée par la frénésie qu’a soulevé la chute du mur le 9 novembre 1989. Cette journée est pour moi un événement historique appartenant au passé, quand mes parents gardent en mémoire l’impact de la joie qui a unit les cœurs des berlinois de l’est et de l’ouest, et par-delà, le monde divisé en deux blocs.

Cette émotion et ce mur appartiennent pourtant à ma mémoire. Ressuscité dans de nombreux films et livres et passage obligé pour les touristes Berlinois, il est devenu une figure emblématique de la victoire sans partage du « monde libre » sur le communisme soviétique et de la réunification possible des États.

Malgré l’impact culturel, la chute du mur de Berlin n’a pas servi d’exemple et trop de zones conflictuelles continuent d’être ombragées par des ouvrages bétonnés. On en décompte 50 aujourd’hui, soit 8000 km de murs bâtis en 25 ans.

Les murs de la honte Site et Cité Murs Israel

Le mur de Gaza, frontière dans la ville

50 MURS À ABATTRE

La typologie des murs se divise en trois catégories de constructions. Tout d’abord il existe les murs construits pour empêcher des conflits et limiter des actes terroristes, comme le mur dressé par Israël pour encercler la Cisjordanie et la bande de Gaza, ou le mur des sables qui coupe le Sahara occidental en deux, avec une partie contrôlée par le Maroc et une autre contrôlée par le front armé Polisario. Ou encore un des plus anciens qui sépare les deux Corées. Ces murs ne sont pas forcément situés sur les frontières des pays, mais sont dressés à partir d’une ligne fantasmée pour protéger une partie de la société d’un mode de pensée ou d’un modèle politique et religieux. Le résultat divise un peuple qui n’a plus qu’à pleurer et tenter de se reconstruire avec cette nouvelle frontière.

Les murs peuvent aussi être érigés pour empêcher des phénomènes globaux de se rependre, notamment les transferts de personnes liés aux flux migratoires. Les exemples les plus édifiants sont à retrouver à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique ou entre l’Inde et le Bengladesh, murs qui détient le record de la plus longue fortification avec ses 4000 km édifiés.

Le dernier cas de figure entoure les enclaves des Gated Communities, ces quartiers ghettos de riches. Ces murs ont pour objectifs d’asseoir les limites de propriété et de tenir à distance ceux qui ne sont pas de leur monde social au nom de l’insécurité et la protection. Mais derrière ces prétextes, ces constructions morcellent dangereusement la société au-delà de son territoire.

Le mur (de Gaza) vue du ciel - Cisjordanie © Yann Arthus Bertrand hOme

Le mur de séparation construit par Israël en Cisjordanie
© Yann Arthus Bertrand hOme

ARGUMENT BÉTON

Dans tous les cas, le mur possède une fonction unique : mettre de la distance entre deux groupes. Cette séparation physique atteint non seulement la liberté de se déplacer, mais aussi la communication au-delà du mur. Derrière l’enclave, se cache la peur de la contamination de l’autre par sa présence, son mode de vie et ses idéaux. Contrairement à Berlin, les nouveaux murs ont pour volonté d’interdire l’entrée et non plus, d’empêcher de sortir. Cet état d’esprit est révélateur d’une société mal-à-l’aise avec la mobilité et la fluidité de l’espace rendues inhérentes par la mondialisation des échanges et de l’économie.

Évidement, le mur est vieux comme le monde et depuis toujours, il a servi à séparer et protéger des espaces. La Grande Muraille de Chine dont la construction a été initiée au IIIe siècle av. J.-C., était un ensemble de fortifications militaires déjà destiné à tenir à l’écart les envahisseurs et les migrants. Mais l’avènement de notre modèle économique induit une problématique : d’un côté, les flux financiers et l‘importation de produits sont les bienvenus, de l’autre des barrières se lèvent pour contrer les déplacements humains. A chaque chose, sa mesure.

Pour contrer ce « fléau », la solution bétonnée devient une solution rapide et surtout visible. Les édifices se dressent faisant croire à la gestion du « problème » par les autorités gouvernementales. Ils projettent une image de protection (pour ceux qui y croient), d’action mais surtout de pouvoir. A l’aube d’un monde de plus en plus dématérialisé, ils marquent matériellement un horizon.

Pourtant en termes d’efficacité, les murs antimigratoires doivent encore prouver leurs arguments. Les barrières et les caméras thermiques contraignent les migrants déterminés à passer à s’engager dans des voies plus précaires et infiniment plus dangereuses. À la frontière mexicano-américaine, les migrants évitent les zones clôturées de la frontière pour s’aventurer dans le désert, à la merci de leurs passeurs, de la déshydratation, et des brigands. Les flux ne sont pas distancés, mais détournés au moyen de techniques d’esquive de plus en plus sophistiquées, chères et dangereuses.

Quant aux autres dangers (armes biochimiques, épidémies, dangers réels …), il semble évident de prouver qu’ils ne s’arrêteront pas aux frontières, fussent-elles de béton.

Plage de Tijuana. A droite, le Mexique, à gauche les Etats-UnisLa Grande Muraille de Chine

 

 

 

 

 

 

 

1_ Plage de Tijuana. A droite, le Mexique, à gauche les Etats-Unis

2_La Grande Muraille de Chine

RIDEAU DE FER, MARCHÉ D’OR

Satisfaction peut-être pour certains, la construction de ces barrières compose un marché prodigieusement juteux pour les entreprises qui se partagent la construction ! Edification, électrification, équipements technologiques, le budget du marché mondial du « frontalier militaire » touche les 19 milliards de dollars annuels.

L’économie militaro-industrielle en profite également et s’est tournée vers l’industrie de la sécurité à la fin de guerre froide quand elle a vu le déclin des dépenses militaires et de l’acquisition des systèmes d’armes. A titre d’exemple, le coût de construction du mur des Etats-Unis était estimé en 2008 à un prix allant de 1 à 4,5 millions de dollars (coût global de l’expropriation à la réalisation).

A ce niveau là, les murs frontaliers ne sont pas seulement des rideaux de fer, mais de véritables murs d’argent !

2rmyiyk mur israélien

CA DÉPASSE LES LIMITES

Décidément les murs de la honte portent bien leur nom. Liberticides, les frontières bâties rendent visible une intense fragmentation du territoire et des hommes. Pour commencer, il faut rappeler que ces frontières murées résultent le plus souvent d’une décision unilatérale et non négociée entre les pays limitrophes. Par leur Etat de naissance, les hommes gagnent un droit plus ou moins grand de déplacement.

Les points d’entrée dans le maillage s’épaississent aussi pour devenir des Checkpoint obligatoires pour les porteurs de passeport « low cost » et véritable sas de tri de migrants pour « optimiser » les acquisitions d’entrée. Ce sujet met en avant un des points faibles du système : la dépendance des économies nationales aux mouvements retenus par les murs, à commencer par la main-d’œuvre bon marché.

L’obstination à s’enfermer dans ses frontières et à cultiver l’entre soi crée des désordres géographiques, politiques et sociaux. Plutôt que ces constructions barbelées, il vaudrait mieux envisager la mobilité des hommes comme un mouvement irrépressible (cela dit sans compter les effets climatiques et la montée des eaux attendues sur certains territoires, y compris la France et la Camargue) et chercher à l’accompagner plutôt qu’à le réprimer.

 

ALLONS-NOUS TOUS FINIR EMMURÉS?

En dehors de l’approche politique et citoyenne, le sujet interroge aussi l’architecte que je suis. L’édification de murs aux frontières des pays et des quartiers démontre un besoin de marquer physiquement les limites de son territoire. Cette vérité se vérifie dans tous les domaines de la construction, militaires mais aussi résidentiels. Certains quartiers subissent la loi des clôtures et des haies de thuyas qui mettent à l’écart le voisinage disgracieux. Les centres villes de certaines grandes métropoles parlent de péages périphériques pour limiter la circulation (des voitures disent-ils).

Au regard de ces phénomènes, doit-on prendre peur du mur ? Quelles actions pouvons-nous mener pour contourner cette tendance architecturale ? Quels seront les horizons urbains de demain ?

Expérimentalement, certains architectes se sont penchés sur l’exercice d’une maison sans mur. Les architectes du Bauhaus fantasmaient déjà en 1949 sur le présage d’une architecture moderne transparente. Après l’avènement du système poteaux-poutres qui a aboli les murs, Philip Johnson (et son collaborateur Richard Foster) proposait sa « glass house ». Cet exemple m’inspire par sa résonnante contradiction des phénomènes actuels.

Certains artistes ont aussi engagé des démarches très fortes pour questionner ces constructions. Je pense notamment à Banksy dont les tags subliment les murs tout en faisant grincer les dents. Deux ans après, c’était l’artiste JR qui proposait avec son projet « Face2Face » un moyen d’outrepasser le mur pour échanger des regards et des portraits entre Palestiniens et Israéliens.

Ainsi, faire tomber les murs est un travail architectural, intellectuel et social. Un mission pour tous si nous ne voulons pas finir emmurés.

Face 2 Face - JR.Faites le mur, Banksy

1_ Banksy, Faites le mur

2_ JR., Face 2 Face

 

// CDu

Le petit son de l’article : Pink Floyd – « Another brick in the wall »

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5 réflexions sur “// LES MURS DE LA HONTE

  1. Espérons surtout que ces murs ne ferons pas, dans les siècles à venir l’objet de visites touristiques… quelle déplorable image laisserons nous à nos enfants ?

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