// RÉ-INVENTONS PARIS – CONCOURS D’IDÉES

Edison, Cabinet Manuelle Gautrand Architecture

Edison, Cabinet Manuelle Gautrand Architecture

Image à la une de La belle architecture sur Site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

Mercredi 3 février, la Mairie de Paris a fièrement révélé le palmarès de son concours Ré-inventer Paris. Un titre éloquent, un brin prétentieux, il s’agit bien d’architecture et vous n’avez certainement pas pu passer à côté de la polémique qui a suivi l’annonce des résultats.

Au jour J, tous les médias relayaient les images des vingt-deux projets vainqueurs et acclamaient les idées « innovantes » censées orienter les modèles urbains de demain vers l’apogée du futur. Sur ce point, il y aurait déjà beaucoup à dire, mais l’affaire ne s’est pas arrêtée là. A J+1, certains chroniqueurs (architectes ou professionnels éclairés) ont critiqué la procédure du concours et la rémunération dérisoire, voir inexistante, des équipes participantes pour le travail fourni. Un débat vif s’en est suivi, révélant les troubles qui secouent la profession d’architecte et, plus profondément, une crise de la création.

Cette semaine sur Site[et]Cité, nous vous proposons un tour d’horizon de cette actualité haute en couleur. Cet article liste les principaux arguments à retenir de ce concours pour lequel l’innovation ne s’est pas forcément retrouvée là où on l’attendait.

 

CARTE BLANCHE POUR DEMAIN

En premier lieu, il faut revenir sur l’enjeu de la consultation et son titre imposant : Ré-inventer Paris. L’objectif est de taille et la Mairie de Paris, commanditaire du concours, a assuré le coup en réalisant un cahier des charges sur mesure pour favoriser l’expression de la créativité des concourants.

Le programme identifiait vingt-trois sites appartenant à la municipalité et proposait aux équipes d’y concevoir un projet en apportant programme et idées, promoteurs et financement. Une carte blanche contre un projet clé en main. Les architectes, libérés de toutes contraintes (exceptées de celles inscrites dans le règlement d’urbanisme) avaient là la possibilité de construire un projet en repensant les modes d’habiter, la connexion à la ville (sociale et urbaine) et de convoquer les partenaires adéquats pour le réaliser.

Cette liberté des moyens est une pratique nouvelle et innovante dans les concours publics et on doit saluer l’ingéniosité qu’a eue la Mairie de Paris d’imaginer ces conditions de travail. La ville de demain doit se penser d’un point de vue global et la conception des modèles urbains associés à cette ville innovante ne peut se résumer à une réponse strictement architecturale.

 

LA MODE ET LES CONCEPTS

L’innovation était donc le maître mot du concours Ré-inventer Paris. Le résultat aurait dû être brillant de nouveautés et pourtant, en observant les vingt-deux projets reçus favorablement (sur les vingt-trois sites proposés), les idées proposées ne m’apparaissent à la hauteur de l’ambition annoncée.

On constate en effet de grandes similitudes dans les projets et des trajectoires analogues. Il est étonnant que l’imagination de chacune des équipes se soit concrétisée sur des concepts identiques. Dans les présentations, des mots se répètent jusqu’à en perdre le souffle. Avant même que les projets de demain deviennent réalités, leurs concepts semblent déjà-vu et passés de mode. Omniprésence de bâtiments hybrides, de jardins partagés, de surfaces arborées et autres murs végétalisés. Est-ce innovant si tout le monde pense à la même chose?

Le mot « bankable » se dit dans l’industrie du cinéma pour désigner une valeur qui séduit et assure les financements. Ce phénomène ne peut pas se reproduire en architecture sous peine d’une sanction immédiate. Un programme qui sera livré dans six ans ne peut pas se projeter dans le futur sous l’impulsion d’un mot à la mode à l’instant de sa validation. Innover signifie anticiper, voir plus loin.

Pour compatir avec mes pairs, je reconnais et je déplore le fait que la mission de communication d’un projet n’est pas simple quand il faut toucher un public large et globalement peu instruit à l’architecture. Le discours architectural s’est épuisé à présenter l’inutile détail que personne n’entendait et se concentre maintenant sur l’image et des mots-valises qui sont censés éveiller l’imaginaire. Ces mots ou slogans sont efficaces pour retenir l’attention du public, mais ils ont le tort d’accélérer la durée de vie des concepts qu’ils portent.

 

LES IDÉES N’ONT PAS DE PRIX

Lors d’un palmarès de concours, il est de coutume de féliciter le meilleur participant et de l’annoncer comme « gagnant ». Mais les résultats du 3 février ont surtout révélé une profession unanimement perdante. Perdante de travailler sans être rémunérée, perdante de ne pas savoir faire valoir ses droits et son savoir. Dès le lendemain des résultats, des critiques ont pointé du doigt une procédure de concours malhabile (pour ne pas dire malhonnête) qui ne proposait pas d’indemnité financière pour les équipes concourantes et n’engageait pas les portefeuilles des projets à rétribuer leurs architectes.

La Mairie de Paris a pourtant mené sur ce concours une opération particulièrement rentable. Par l’attrait de son sujet, l’opération a suscité une vive émotion et un grand succès. 650 dossiers ont été admis à concourir, 75 candidats ont été retenus à l’oral et 22 projets félicités. Au total, l’estimation des prix de vente de foncier s’élève à 560 millions d’euros. Avec cette promesse de gains, la Mairie remplit ses caisses et aurait pu tendre la main pour remercier les contributeurs.

La nouvelle est donc difficile à digérer autour de ce concours, mais révèle aussi une profession fragilisée et terrassée par la crise, prête à sacrifier gratuitement des mois de travail dans l’espoir d’un contrat. Les architectes qui se sont manifestés dans les médias pour commenter le sujet ont autant réprimandé les commanditaires des concours en les engageant à estimer davantage le travail des architectes, qu’encouragé les architectes à faire-valoir leurs savoirs et leurs places dans la production intellectuelle.

Je vous invite à lire l’intervention de Catherine Jacquot, présidente du Conseil national de l’ordre des architectes, sur le blog archi Permis de Construire de Luc Le Chatelier et la réponse de Jean-Louis Missika, l’adjoint chargé de l’urbanisme à Paris. Au final, rien ne changera pour les architectes participants à ce concours (qui ne sont d’ailleurs pas manifestés sur le sujet), mais espérons que les choses seront modifiées à l’avenir. Car le succès de l’opération appelle déjà des suites : en mars, la Mairie de Paris lancera Ré-inventer la Seine et Ré-inventer Paris 2 est d’ores et déjà évoquée à l’horizon 2017. Nous suivrons l’affaire.

Anne Hidalgo, maire de Paris, au côté de Jean-Louis Missika, adjoint à l'Urbanisme ©JOEL SAGET_AFP

Anne Hidalgo, maire de Paris, au côté de Jean-Louis Missika, adjoint à l’Urbanisme
©JOEL SAGET_AFP

 

DÉPLACER N’EST CRÉER

Si vous regardez les commentaires qui ont fait suite au concours, vous trouverez beaucoup de jeux de mots sur la végétalisation massive de l’architecture. En plaisantant sur « les vingt-deux nuances de vert », les journalistes mettent le doigt sur cette tendance déconcertante et répétée sur ces projets de mêler architecture et espaces verts, voir architecture et agriculture. A l’heure où l’écologie est au centre de nos préoccupations, il est facile de comprendre cet attrait pour le vert, mais il ne faut pas mélanger architecture hybride et agriculture urbaine. Les deux modèles entrainent des conséquences très différentes !

APG nous en avait déjà parlé dans son article « quand les architectes construisent pour des salades », l’agriculture urbaine considérée dans ces projets à la parcelle entraine un mode de production bien souvent hors sol ou nécessitant des aménagements importants (eau, engrais) pour être rentable. Quand les champs remplissent des étages, la gestion des plants devient un travail d’ingénieur agronome pour contrôler les besoins d’apports extérieurs des végétaux coupés de leur élément naturel. Est-ce vraiment ce que voulons promouvoir et consommer demain ?
L’agriculture urbaine engage un modèle économique et sociétal, qui tend à centraliser encore davantage les pouvoirs vers la ville. Cette marche en avant vers l’autosuffisance continue de déséquilibrer les rapports commerciaux entre les régions de notre pays, les relations entre le monde urbain et le monde rural. Est-ce vraiment cela que nous souhaitons ?

Ces questions ne sont pas légères mais profondément engageantes. Rendre les grandes métropoles plus vertes et plus aérées est un défi pour la qualité de vie des citadins, mais la réponse ne peut se résumer à du vert sur du bâti et quelques tomates sur les toits.

 

FAIT D’ACTUALITÉ

L’annonce d’un concours d’architecture de grande envergure est souvent l’occasion pour le public d’entendre parler d’architecture. A l’issue des premières étapes des consultations, la presse distille un résumé des projets : maitre d’ouvrage, commanditaire, archistars, quelques mots clés. L’essentiel est ciblé pour avertir le lecteur qu’un événement plus séduisant arrivera par la suite.

L’apothéose survient quand les premières images paraissent pour partager les équipes. A l’annonce des résultats, les médias généralistes inondent les réseaux du palmarès, en profitant de l’occasion pour faire-valoir leur intérêt pluraliste sur les choses culturelles. Les perspectives d’insertion urbaine remplacent alors tous les mots et la qualité du concours est jugée au choc des images.

Ce constat un peu amer semble malheureusement pas si loin de la réalité et témoigne de la place accordée à l’architecture dans notre société. Au lieu d’être un débat quotidien, l’architecture devient un fait d’actualité, un éphémère moment, presque un instant mode. Les enjeux relatifs à l’urbanisme et à l’architecture sont pourtant loin d’être anodins. Il n’existe pas de projets isolés, chaque bâtiment participe à l’élaboration de la société et conditionne les modes de vies. Du temps devrait être accordé à la construction d’un discours sur l’avenir des villes et des territoires.
L’architecture est une réponse formelle, qui ne se débat pas seulement dans l’esthétique qu’elle propose mais également dans la typologie de bâtiment, la proposition urbaine et sociale. L’architecture est une discipline transversale au même titre que l’économie et la politique et ne peut être réduite à une attraction de spectacle.

 

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// CDu

A retrouver et à lire

Les officiels :
Reinventer.paris – le site
Le pavillon de l’Arsenal – l’expo

Les critiques :

AMC – Réinventer Paris pas un radis mais des potagers au kilomètres
Le Monde – Vingt deux nuances de vert pour la capitale
Le Courrier de l’architecte – Pour « Réinventer Paris, vous reprendrez bien un peu de salade? »

 

Le petit son de l’article : New Naive Beaters ft Izia – « Heal Tomorrow »

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3 réflexions sur “// RÉ-INVENTONS PARIS – CONCOURS D’IDÉES

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