// LA FRANCE, CE PAYS RURAL QUI NE SE CONNAÎT PAS

 

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Dans un précédent article sur les banlieues pavillonnaires publié fin 2015, j’avais tenté de dresser le panorama de ces secteurs oubliés par la société et qui font pourtant partie de notre quotidien. Dans la continuité de cette série consacrée aux territoires oubliés, je souhaiterais aujourd’hui parler des campagnes françaises, de leurs ressources, de leur place dans le territoire métropolitain et des enjeux durables qui émergent des problématiques auxquels elles sont confrontées.

Le jeudi 7 janvier 2016, Frédéric Bonnet, architecte et Grand Prix de l’Urbanisme 2014, a remis un rapport à la ministre du Logement, de l’Égalité des Territoires et de la Ruralité, Sylvia Pinel. Ce rapport, commandé par la Ministre, s’intitule « aménager les territoires ruraux et périurbains » et fait clairement échos, comme le précise la lettre de mission de Frédéric Bonnet, aux assises de la ruralité et aux multiples actions engagées par le Gouvernement en faveur de ces territoires.

 

 

Sylvia Pinel et Frédéric Bonnet

LA MACHINE EST EN MARCHE

En juillet 2014, L’État a lancé un appel à manifestation d’intérêt pour la revitalisation des centre-bourg. Cette opération a donné lieu à une cinquantaine d’appel d’offre pour des études de revitalisation sur des villes rurales moyennes. Une deuxième vague d’études est lancée en ce début d’année 2016. L’objectif pour L’État, dans un premier temps, est de financer de l’ingénierie territoriale pour faire émerger les méthodes et les outils opérationnels pour réaliser des projets, mais surtout pour flécher les futurs financements (lesquels ne sont cependant pas annoncés au démarrage des études).

Le sujet est simple à résumer : au cours des précédentes décennies, L’État a massivement investi dans les villes, dans la rénovation des Grand Ensembles et les centres-villes des métropoles (Lille, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, etc.). Mais ces investissements se sont nécessairement faits au détriment de territoires plus reculés, moins porteurs d’un point de vue économique, moins emblématiques aussi : les campagnes et les banlieues pavillonnaires. La première étape des nouvelles orientations prises par L’État consiste donc à recentrer le débat sur ces territoires oubliés et à les replacer dans la lumière des penseurs, des universitaires et des professionnels. Toutes ces actions passent d’abord par le financement de matière grise.

 

Le paysage rural par excellence, le clocher et le bourg (commune de Chaumussay en Indre-et-Loire)

 

LA FRANCE, UN PAYS RURAL

Il nous faut admettre une chose : la France est depuis longtemps un pays de tradition rurale et elle l’est encore en grande partie. Dans sa définition première, le mot rural désigne tout ce qui se rapporte aux champs, à la campagne. Le caractère rural d’un territoire renvoie donc à une économie générale qui concerne le paysage (les champs, la forêt, etc.), l’habitat (la maison rurale, la ferme, le hameau), l’organisation des centres de vie (le village, la ville agricole) et même les usages (l’agriculture, le commerce et l’artisanat rural, les équipements ruraux, etc.). En d’autres termes, le territoire rural est un milieu habité organisé et construit autour de la production agricole (même si celle-ci ne représente pas l’activité principale du lieu).

Paysage viticole et horizon bâti dominé par une Collégiale (commune du Puy-Notre-Dame en Maine-et-Loire)

Paysage viticole et horizon bâti dominé par une Collégiale (commune du Puy-Notre-Dame en Maine-et-Loire)

D’après l’INSEE, 77,5% de la population française vit en ville et près de 90% de la population française vivrait sous l’influence d’un territoire métropolitain, alors pourquoi parler de pays rural ? Tout d’abord parce que les surfaces agricoles représentent près de 60% de la surface du territoire métropolitain (5,5% pour les territoires artificialisés), à quoi il faut ajouter près de 34% occupés par les forêts et les milieux semi-naturels (sources : ministère de l’écologie). La grande majorité de notre environnement est donc composé des campagnes et même si la ville concentre de plus en plus les forces économiques et décisionnelles (et ce depuis le Moyen-Âge au moins), une grande partie de notre cadre de vie et de notre économie repose sur « la France rurale », qui représente 18% de la production agricole européenne.

Cela ne signifie pas qu’elle n’a pas changé. En particulier depuis les années 50, la France rurale du géographe Paul Vidal de la Blache n’existe plus, ou du moins, n’est plus représentative du territoire français, mais la campagne occupe bel et bien le terrain, physiquement, sociologiquement et surtout culturellement. Très représenté dans les institutions politiques (conseils départementaux, sénateurs, chambres d’agricultures, etc.), le territoire rural n’en a pas moins souffert d’une forme d’ostracisation, d’exclusion, héritée de la fin du XIXe siècle qui opposait l’archaïsme des campagnes au progressisme des villes.

Rue principale du village de Chaumussay à la fin du XIXe siècle

Rue principale du village de Chaumussay à la fin du XIXe siècle

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale et l’accentuation du phénomène d’exode rural, les campagnes se sont vidées, laissant place à un imaginaire de la désolation et de l’abandon. Raymond Depardon a exploré cet imaginaire dans une célèbre exposition intitulée « La France de Raymond Depardon », à la Bibliothèque Nationale de France en 2011. Pourtant, et c’est bien là que réside tout le paradoxe, une grande partie de l’innovation en matière de développement durable, d’aménagement écologique du territoire et de nouveaux modes de consommation et de production sont nés dans ces campagnes oubliées. Comme si, dans l’ombre d’un désintérêt devenu quotidien, les acteurs de ces territoires, et en particulier les élus et les collectifs citoyens, avaient cherché et trouvé des modèles qui prouvaient la valeur de ses territoires, une forme mêlée de créativité et de survie.

Enfin, la France reste un territoire rural par le simple fait que son histoire et son patrimoine reposent sur des racines rurales dont elle a beaucoup de mal à se défaire (mais le doit-elle vraiment ?). La stigmatisation des campagnes, comme son délaissement, est malheureusement le fruit d’un imaginaire construit par cette modernité qui voulait que la campagne soit le passé et la ville le futur. Une vision assez pauvre d’un territoire qui regroupe la plupart des richesses culturelles du pays en matière de paysage et de patrimoine bâti, donc, ne l’oublions pas, de tourisme.

 

Une ferme dans un hameau qui intègre des dispositifs d’énergie renouvelables (panneaux photovoltaïques et éolienne de toit)

LES MAUX DES CAMPAGNES

Le rapport de Frédéric Bonnet vise à proposer des actions pour remédier aux problématiques auxquelles sont confrontés aujourd’hui les territoires ruraux : dévitalisation des centres anciens, dégradation du patrimoine bâti (conséquences), détérioration du cadre de vie (équipements, services, environnement et qualité des paysages bâti, etc.).

Les centres anciens des petites villes rurales ont subi de plein fouet la politique de l’expansion urbaine qui a complètement tourné le dos à ce qui constituait autrefois le cœur de vie de la cité : la rue commerçante, la place de l’église ou de la mairie, le café du village. Nous avons cru pendant plusieurs décennies que la ville se construisait hors-la-ville, qu’elle se fabriquait dans le nombre de nouveaux quartiers créés ou la quantité de centres commerciaux par canton. En transformant peu à peu les communes rurales en cité-dortoir, on finissait d’ôter toute âme aux centralités rurales qui constituaient autrefois des polarités à l’échelle territoriale, des centres de vie. Bien entendu, ce phénomène est aussi le fruit de la mutation des modes de transport et de déplacement, en particulier l’arrivée de l’automobile.

Habitat de centre-bourg vacant en état de dégradation

Habitat de centre-bourg vacant en état de dégradation

Les centres anciens dévitalisés souffrent d’une dégradation générale de leur patrimoine bâti, c’est-à-dire de leur héritage, de leur bien. Un patrimoine dégradé est un patrimoine qui perd de sa valeur marchande et coûtera de plus en plus cher à restaurer ou réhabiliter. Le manque d’entretien est engendré par plusieurs facteurs : manque de moyens ou absence d’aides financières (des particuliers comme des collectivités), désintérêt du bien (propriétaire peu scrupuleux), vétusté du bien par rapport aux nouvelles normes (d’habitat ou d’accueil du public) ou encore problème d’héritage ou d’indivision. Les collectivités ont pu ponctuellement s’engager dans des projets de logements communaux installés dans une maison de bourg ou une ancienne ferme, mais ces actions sont trop limitées et ne sont pas suffisantes pour enrayer la dégradation du bâti vacant ou abandonné. L’effet de répercussion est inévitable, la dégradation entrainant la dégradation.

Autre conséquence de la baisse de population, la détérioration du cadre de vie. L’effet s’accroit naturellement, à mesure que les villages offrent moins de services, d’équipements et d’environnement attractif, les populations souhaitent moins venir s’y installer. Mais le problème ne fonctionne pas uniquement autour du gain de population qui conditionne le dynamisme des services, il repose également sur l’attention accordée à un territoire considéré comme secondaire. En matière d’aménagement notamment, et à défaut d’avoir à faire à un village très riche en patrimoine protégé, ce sont souvent les territoires ruraux secondaires qui accueillent les mutations paysagères les plus ingrates : champ d’éolienne, carrière, autoroute, déchetterie, le territoire rural voit son environnement accueillir tout un tas d’activité qui peuvent être connexes au fonctionnement de la ville mais qui n’y trouve plus leur place et son reléguées en rase campagne. Le phénomène de détérioration est donc double : d’une part l’absence de dynamisme démographique et d’autre part la relégation de certaines activités dégradantes sur ces territoires.

Patrimoine rural dégradé à la suite d'une vacance du bien

Patrimoine rural dégradé à la suite d’une vacance du bien

 

LES REMÈDES DE FREDERIC BONNET

Dans son rapport, Frédéric Bonnet parle à la fois des territoires péri-urbains et des territoires ruraux, qui, comme nous l’avons vu, sont souvent confrontés aux mêmes enjeux. Pour résumer le rapport très complet, je retiens trois grands principes qui sont énoncés : les ressources cachées, l’empowerment ou l’émancipation des populations locales, et les nouveaux outils du projet.

Frédéric Bonnet rappelle que les territoires ruraux ont des ressources extrêmement riches qui sont souvent méconnues, voire niées, alors qu’elles existent bel et bien. Il ne s’agit pas uniquement des « ressources matière » que sont les productions agricoles ou artisanales, mais aussi des « ressources culturelles » qui sont incarnées par les savoir-faire, les terroirs et les innovations sociétales locales (comme la biodynamie, la permaculture ou les méthodes traditionnelles ancestrales pour certaines exploitations agricoles). L’une des pistes du développement de ces territoires consisterait à promouvoir ces ressources et à les mettre en valeur pour dynamiser les territoires et les rendre attractifs dans l’innovation et la création. La matière est bien là, il suffirait donc de la révéler.

Patrimoine remarquable et maraichage périphérique dans les anciens jardins du Château (Châteaumeillant dans le Cher)

Patrimoine remarquable et maraichage périphérique dans les anciens jardins du Château (Châteaumeillant dans le Cher)

La notion d’empowerment que l’on peut traduire par « émancipation », est une notion née aux États-Unis dans les années 70 qui signifie en traduction littérale « renforcer ou acquérir du pouvoir », cela consiste dans les faits à octroyer aux individus et aux groupes plus de pouvoirs pour agir sur les conditions sociales. Si l’on s’affranchit de l’approche théorique ou sociologique, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une forme de démocratie locale ou d’initiative citoyenne locale qui permet l’émergence de projets et d’innovation. Frédéric Bonnet expose ainsi à la fois la capacité du monde rural à faire émerger des projets sur le fond (les ressources) comme sur la forme (l’émancipation). Les acteurs de ces territoires (citoyens, élus ou professionnels) doivent pouvoir s’appuyer sur les ressources existantes pour valoriser un « patrimoine collectif ou un paysage partagé » et faire projet. Le rapport exprime finalement des choses assez simples, même si les mots sont complexes : les populations qui habitent les territoires doivent contribuer, par l’émancipation, à l’élaboration de leur projet de territoire futur. On en revient à l’idée d’une participation citoyenne.

Le projet, tout l’enjeu repose bien sur cette notion. Mais Frédéric Bonnet ne parle ni de projet urbain, ni projet de développement, il aborde la notion de projet de territoire, c’est-à-dire d’un projet pensé et construit autour de la notion de territoire (étendue de terre qui présente une certaine unité), par les acteurs qui habitent cette étendue. Un territoire relégué et oublié doit pouvoir faire résilience de l’imaginaire auquel il renvoie et construire lui-même son projet. Un projet de territoire fait aussi bien référence à des domaines liés à l’aménagement (urbanisme, architecture et paysage), qu’à l’aspect social ou environnemental. Il s’agit de construire un modèle de développement local fondé sur les atouts qui existent déjà. Il sera par exemple inutile d’aller chercher à faire s’implanter une usine de voiture sur un territoire qui comporte de nombreux élevages de moutons. On cherchera toutefois à cibler les nouvelles entreprises françaises de textile et on veillera à les associer à des sites patrimoniaux emblématiques (moulins à foulon, halles aux cardeurs, etc.). Tout ce qui paraît relever du « bon sens » nécessite pourtant une mobilisation des acteurs et une définition précise des nouveaux outils de projet. S’il propose à la fin du rapport la mise en place de quelques outils innovants (participations citoyennes, solidarités locales, valeurs latentes, etc.), Frédéric Bonnet explique néanmoins que de nombreux outils existent déjà et ne sont simplement pas exploités dans toutes leurs capacités (document d’urbanisme, convention des pays, schémas écologiques, etc.).

En résumé, les ressources sont là, les acteurs sont là et les outils existent. Il était certainement temps pour certains de prendre conscience que ces territoires existent bel et bien, et qu’ils sont là, eux aussi.

Patrimoine architectural et archéologique remarquable du territoire rural (commune de Pouancé dans le Maine-et-Loire)

Patrimoine architectural et archéologique remarquable du territoire rural (commune de Pouancé dans le Maine-et-Loire)

DU RAPPORT A LA PRATIQUE

Dès lors que L’État investit massivement pour financer des études, il s’agit bien pour les professionnels de se mobiliser et de travailler de concert avec les élus à la définition de ces fameux projets de territoire. De nombreuses questions restent sans réponses aux démarrages des études, comment se construit le projet de territoire ? Comment l’État accompagne-t-il les collectivités ? Comment le professionnel doit-il se positionner vis-à-vis des projets et des outils ? Comment associer les populations locales ? Comment financer des projets concrets ? Bref, comment passer de la théorie à la pratique ?

Difficile de comprendre les mécanismes de ces études sans y avoir été confronté. Je vous propose d’explorer ces questionnements au travers de deux cas concrets que j’aborderai dans deux articles à venir. Il s’agit de deux expériences que nous avons eues à l’agence et qui s’inscrivent complètement dans le cadre défini par les actions de l’État. Quel serait donc le visage d’avenir des territoires oubliés d’hier ? Pour une exploration empirique de cette France rural qui se révèle (et qui a pourtant toujours été là…) !

A suivre.

// Grégoire Bruzulier

Pour aller plus loin :

Lettre de mission de Frédéric Bonnet

Article sur la société rurale (revue politix)

Information sur la Géographie de Paul Vidal de la Blache

Le petit son de l’article : Douce France, Charles Trenet

 

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5 réflexions sur “// LA FRANCE, CE PAYS RURAL QUI NE SE CONNAÎT PAS

  1. « Depuis la fin de la seconde guerre mondiale et l’accentuation du phénomène d’exode rural, les campagnes se sont vidées » : c’est vrai jusque dans les années 70, mais plus depuis ! Aujourd’hui la grande majorité des territoires ruraux, y compris les plus « isolés », les moins polarisés par la ville, connaissent des dynamiques migratoires et, a fortiori, démographiques, positives. Ce qui, du coup, rend d’autant plus utile et intéressant de s’intéresser aux campagnes… !

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    • Merci Marie pour cette précision! En effet, je suis allé un peu vite pour résumer la baisse (à grande échelle) des populations rurales, mais cette remarque ne tient pas compte de deux phénomènes : celui dont tu parles, la dynamique migratoire importante de nombreux territoires ruraux, et la transformations de territoires anciennement ruraux en nouveaux territoires « urbains », en général dans les périphéries des villes, phénomène qui entraine le basculement d’une population anciennement rurale devenue urbaine. Des villages comme Joué-lès-Tours, Chambray-lès-Tours ou Saint-Avertin au sud de Tours, ruraux au lendemain de la guerre, sont aujourd’hui répertoriés comme urbains. Mécaniquement donc, la population rurale tend à diminuer en dépit d’un certain dynamisme migratoire qui permet de maintenir (depuis une vingtaine d’année) une population équilibrée dans de nombreux villages. Je tâcherai de donner un exemple concret dans mon prochain article!

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  2. Un projet de territoire voilà qui me parle…la grande question de ces formes de démocratie reste liée à la capacité des détenteurs du savoir (urbanistes, architectes, politiques, …) à faire une vrai place aux habitants dont l’expertise reste pourtant essentielle…vaste programme !

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