// ARCHITECTURE DE PAPIER

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Articles liées à la ville en débat sur site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

Aujourd’hui, c’est l’émoi chez les plus jeunes, l’épreuve de bac français (pour les filières générales) a commencé depuis quelques heures. Pour soutenir ceux qui planchent et permettre à tous de s’envoler vers des horizons littéraires, nous vous proposons un corpus de textes qui parlent de ville et d’architecture.

Notre société est saturée d’images, nous utilisons pour décrire les choses une quantité de dessins qui illustrent jusqu’au plus précis, jusqu’au réaliste, la représentation de la-dite chose. L’imaginaire disparaît derrière la volonté de voir. Nous accordons à nos yeux tout l’intelligence de notre compréhension et laissons les autres sens à l’abandon.

C’est précisément ce que j’aime dans la lecture. Les yeux lisent sans voir et le montage du décor se construit dans la tête. Nous devenons l’architecte des paysages décrits, soumis aux indices donnés par l’auteur pour créer le contexte. Plus que l’image, l’important dans la littérature est de comprendre l’émotion. On se détache du visuel pour se concentrer sur le ressenti, sur les bruits, sur les sons.

Que j’aimerais qu’on recommence à parler d’architecture de cette manière. Qu’on oublie un peu la communication, qui se doit d’être efficace pour faire comprendre au plus grand nombre le même message, pour retoucher à l’essence même de nos espaces et de nos villes, qui vivent d’expériences et de sensations.

Voici donc quelques textes ou extraits de textes, sélectionnés pour s’évader en ce vendredi matin. Il serait difficile de justifier ces choix, ils ont décidé par affect et un peu hasard, en souvenir de belles lectures et des auteurs qu’on aime. A vous le libre choix de faire une lecture croisée pour disserter sur le fond commun qui ne manquera pas d’apparaître, ou bien de puiser ça et là, quelques moments de poésie pour se détacher un instant du réel.

 

————————- G. FLAUBERT : L’Éducation sentimentale //

Frédéric Moreau, jeune provincial étudiant à Paris, est épris de Mme Arnoux, épouse d’un marchand d’œuvres d’art. De la place qu’il occupe dans la diligence qui le ramène à Paris après une longue absence, il regarde défiler la ville.
On descendit le boulevard au grand trot, les palonniers battants, les traits flottants. La mèche du long fouet claquait dans l’air humide. Le conducteur lançait son cri sonore : « Allume ! allume ! ohé ! », et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas, on croisait des tombereaux, des cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des Plantes se déploya.

La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une fraîcheur s’en exhalait. Frédéric l’aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux et des émanations intellectuelles ; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu’au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu’aux décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu’aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour distinguer leur figure ; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.

Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello, on prit le quai Napoléon ; il voulut voir ses fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le Pont-Neuf, on descendit jusqu’au Louvre ; et, par les rues Saint-Honoré, Croix-des-Petits-Champs et du Bouloi, on atteignit la rue Coq-Héron, et l’on entra dans la cour de l’hôtel.

Pour faire durer son plaisir, Frédéric s’habilla le plus lentement possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre ; il souriait à l’idée de revoir, tout à l’heure, sur la plaque de marbre, le nom chéri.

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, II, chap. 1, 1869.

 

————————- VICTOR HUGO : Les Rayons et les Ombres //

 

Regard jeté dans une mansarde

L’Église est vaste et haute. À ses clochers superbes

L’ogive en fleur suspend ses trèfles et ses gerbes ;

Son portail resplendit, de sa rose pourvu ;

Le soir fait fourmiller sous la voussure énorme

Anges, vierges, le ciel, l’enfer sombre et difforme,

Tout un monde effrayant comme un rêve entrevu.

Mais ce n’est pas l’Église, et ses voûtes sublimes,

Ses porches, ses vitraux, ses lueurs, ses abîmes,

Sa façade et ses tours, qui fascine mes yeux ;

Non ; c’est, tout prés, dans l’ombre où l’âme aime à descendre

Cette chambre d’où sort un chant sonore et tendre,

Posée au bord d’un toit comme un oiseau joyeux.

Oui, l’édifice est beau, mais cette chambre est douce.

J’aime le chêne altier moins que le nid de mousse ;

J’aime le vent des prés plus que l’âpre ouragan ;

Mon cœur, quand il se perd vers les vagues béantes,

Préfère l’algue obscure aux falaises géantes,

Et l’heureuse hirondelle au splendide océan.

 

Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres, IV, 1, 1840.

 

————————- STENDHAL : La Chartreuse de Parme //

La Chartreuse de Parme raconte l’itinéraire d’un jeune aristocrate italien, Fabrice del Dongo. Victime d’une vengeance, le personnage est emprisonné dans la citadelle de Parme. Le gouverneur de cette forteresse est le général Fabio Conti, que Fabrice avait croisé avec sa fille Clélia sept années plus tôt. Fabrice vient de revoir la jeune fille.
Il courut aux fenêtres ; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major ; et d’abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers 1 s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur les oiseaux. Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup : «Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » Au lieu d’apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison.
Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre XVIII, extrait, 1839.

 

————————- GEORGES PEREC : Espèces d’espaces //

Travaux pratiques

Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique.
S’appliquer. Prendre son temps.
Noter le lieu : la terrasse d’un café près du carrefour Bac-Saint-Germain

l’heure  : sept heures du soir
la date  15 mai 1973
le temps : beau fixe

Noter ce que l’on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? Y a-t-il quelque chose qui nous frappe ?
Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.

Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.

La rue : essayer de décrire la rue, de quoi c’est fait, à quoi ça sert. Les gens dans les rues. Les voitures. Quel genre de voitures ? Les immeubles : noter qu’ils sont plutôt confortables, plutôt cossus ; distinguer les immeubles d’habitation et les bâtiments officiels.
Les magasins. Que vend-on dans les magasins ? Il n’y a pas de magasins d’alimentation. Ah ! si, il y a une boulangerie. Se demander où les gens du quartier font leur marché.
Les cafés. Combien y a-t-il de cafés ? Un, deux, trois, quatre. Pourquoi avoir choisi celui-là ? Parce qu’on le connaît, parce qu’il est au soleil, parce que c’est un tabac. Les autres magasins : des antiquaires, habillement, hi-fi, etc. Ne dire, ne pas écrire « etc. ». Se forcer à épuiser le sujet même si ça a l’air grotesque, ou futile, ou stupide. On n’a encore rien regardé, on n’a fait que repérer ce que l’on avait depuis longtemps repéré.

S’obliger à voir plus platement.

Déceler un rythme : le passage des voitures : les voitures arrivent par paquets parce que, plus haut ou plus bas da la rue, elles ont été arrêtées par des feux rouges. Compter les voitures.
Regarder les plaques des voitures. Distinguer les voitures immatriculées à Paris et les autres.
Noter l’absence des taxis alors que, précisément, il semé qu’il y ait de nombreuses personnes qui en attendent.

Lire ce qui est écrit dans la rue : colonnes Morriss, kiosque à journaux, affiches, panneaux de circulation, graffiti prospectus jetés à terre, enseignes des magasins. […]
Déchiffrer un morceau de ville. Ses circuits : pourquoi les autobus vont-ils de tel endroit à tel autre ? Qui choisit les itinéraires, et en fonction de quoi ? Se souvenir que le trajet d’un autobus parisien intra-muros est défini par un nombre de deux chiffres dont le premier décrit le terminus central et le second le terminus périphérique. Trouver des exemples, trouver des exceptions : tous les autobus dont le numéro commence par le chiffre 2 partent de la gare Saint-Lazare, par le chiffre 3 de la gare de l’Est ; tous les autobus dont le numéro se termine par un 2 aboutissent grosso modo dans le 16e arrondissement ou à Boulogne.
(Avant, c’était des lettres : l’S, cher à Queneau, est devenu, le 84 ; s’attendrir au souvenir des autobus à plate-forme, la forme des tickets, le receveur avec sa petite machine accrochée à sa ceinture…)

Les gens dans les rues : d’où qu’ils viennent ? Où qu’ils vont ? Qui qu’ils sont ?

Gens pressés. Gens lents. Paquets. Gens prudents qui ont pris leur imperméable. Chiens : ce sont les seuls animaux visibles. On ne voit pas d’oiseaux — on sait pourtant qu’il y a des oiseaux — on ne les entend pas non plus. On pourrait apercevoir un chat en train de se glisser sous une voiture mais cela ne se produit pas.

Il ne se passe rien, en somme.
Georges Perec , Espèces d’espaces, extrait. Éditions Galilée, 1974.

// CDu

Image de couverture : Superstudio, Grand Hotel Collosseo

Le petit son de l’article : Kazy Lambist – « all I wanna do»

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4 réflexions sur “// ARCHITECTURE DE PAPIER

  1. Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
    Et avec des vagues de dunes pour arrêter les vagues
    Et de vagues rochers que les marées dépassent
    Et qui ont a jamais le coeur à marée basse
    Avec infiniment de brumes à venir
    Avec le vent d’est écoutez-le tenir
    Le plat pays qui est le mien

    Avec des cathédrales pour uniques montagnes
    Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
    Où des diables en pierre décrochent les nuages
    Avec le fil des jours pour unique voyage
    Et des chemins de pluies pour unique bonsoir
    Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir
    Le plat pays qui est le mien

    Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu
    Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
    Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
    Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
    Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
    Avec le vent du nord écoutez-le craquer
    Le plat pays qui est le mien

    Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut
    Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot
    Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
    Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
    Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
    Quand le vent est au sud écoutez-le chanter
    Le plat pays qui est le mien.

    Jacques Brel

    Caroline qui se tait et écoute 🙂

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