//VERS L’AUTRE RIVE ET AU-DELÀ

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Image à la une de La belle architecture sur Site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

Introduit vendredi dernier par Grégoire « Tous sur le pont », notre cycle s’occupe ces prochaines semaines d’un objet architectural particulier : le pont.

Quand l’actualité s’assortit de plusieurs projets de ponts inaugurés cette année, l’occasion est belle pour s’interroger sur les enjeux d’un projet de pont. Dépassant la condition d’architecture, les ponts transcendent leur forme pour devenir des outils de pouvoir. Économie, géostratégie, politique territoriale ou nationale, le projet de pont se lit sur plusieurs échelles mêlant des objectifs avouables et cachés. Les infrastructures catalysent souvent ces ambitions puisqu’elles relient ce que la nature sépare par le relief ou l’accélération des trajets. A elles donc l’impossible et l’extraordinaire.

Aujourd’hui, partons en balade autour du monde faire le tour d’horizon des nouveaux ponts et démêlons, entre l’image publique et les objectifs politiques, les doubles sens de ces constructions.

 

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ISTANBUL – ERDOGAN LE BÂTISSEUR

A Istanbul, le 26 août dernier, on célébrait la mise en service du troisième pont au-dessus du Bosphore, le pont Yavuz Sultan Selim. Plus qu’un pont, la Turquie s’est offert un monument. Porté par deux pylônes de 322 mètres de hauteur, presque la taille de notre Tour Eiffel, le pont Yavuz Sultan Selim peut revendiquer le titre du pont le plus haut du monde. De même sa longueur touche au record : 1400m entre deux pylônes. Dessiné par l’architecte Jean-François Klein et Michel Virlogeux, le célèbre ingénieur du viaduc du Millau, la structure est une association de suspensions et de haubans. Elle a été spécialement imaginée pour supporter la charge d’un pont routier et ferroviaire sur un tablier à un seul niveau, très profilé.

D’un point de vue architectural, la création de ce nouveau pont touche des dimensions patrimoniales, il s’agit de s’insérer dans le paysage d’une ville séculaire. Un pont offre des vues sur la ville, mais s’offre aussi à la vue de tous. Un défi majeur mais pas unique pour le pont Yavuz Sultan Selim.

L’autre objectif est politique et s’attache à une autre échelle, au projet du président Erdogan. Stambouliote de naissance et de cœur, l’ancien maire d’Istanbul n’a pas diminué ni oublié son ambition pour la ville. Au contraire, il souhaite en faire la figure de proue du programme de son parti, le Parti pour la justice et le développement (AKP), en rupture avec l’idéologie kémaliste traditionnelle.

A ce jeu-là, la construction du pont Sultan Selim dépasse les objectifs urbains pour marquer au niveau national et international le début d’un changement et le nouveau visage de la nation. L’inauguration du pont est le premier mouvement de la restructuration de la métropole. Pour rappel, Istanbul est la ville la plus peuplée de Turquie mais ne concentre pas les pouvoirs économiques et politiques situés à Ankara, la capitale. En suite de ce projet, il est prévu l’agrandissement du réseau autoroutier mais surtout l’ouverture d’un troisième aéroport, conçu pour être le plus grand du monde, visible depuis la lune.

L’ambition géostratégique se reflète jusqu’au nom même du pont. L’emprunt du nom de Sultan Selim fait référence au neuvième sultan de l’empire Ottoman, un calife de la fin du 15e siècle. Surnommé « le terrible » ou « le brave », Selim 1er a fortement œuvré à l’expansion de l’Empire en Europe, en Asie et en Afrique, notamment par la conquête de l’Égypte. Une référence pas anodine.

 

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RUSSIE – ASSERVIR LES FRONTIÈRES

Autre pays, autre contexte. L’actualité nous amène en Russie cette fois où se prépare un projet de construction de pont entre la Crimée et le territoire continental russe. 3000 ingénieurs travaillent déjà sur le sujet pour concevoir le futur pont le plus grand d’Europe.

Là encore les angles de lecture sont multiples et les enjeux géostratégiques occupent les devants de la scène. A la suite de l’annexion de la Crimée en 2014, la Russie tente d’asseoir son pouvoir sur la région. D’un point de vue fonctionnelle, la réalisation d’un pont matérialiserait la connexion territoriale entre les deux entités. Ce réseau serait aussi un allié économique : autoroute, chemin de fer, gazoduc et télécom, le futur pont portera différentes réseaux pour apporter les moyens d’un développement économique sur la nouvelle région russe, l’une des promesses de Vladimir Poutine au peuple de Crimée.

Politiquement, le geste n’est évidemment pas anodin non plus. La situation interne en Crimée est constamment tendue depuis 2014. Les ukrainiens ne sont pas résignés à l’action militaire initiée par les russes qu’ils jugent illégale. A l’intérieur de la péninsule, les habitants qui se battent pour faire-valoir leur identité sont massivement arrêtés, retenus par un rapport de force inégale. Dans ce conflit de Nations, Kiev contre Moscou, l’Europe contre la Russie, le projet de pont doit se lire comme la volonté du gouvernement d’affirmer son autorité et de symboliser sa mainmise politique sur la région.

Doté d’un budget de trois milliards d’euros, le pont sera monumental : 19km de long prévu pour rejoindre les deux frontières. Rien n’est trop grand pour asseoir son pouvoir.

 

CHINE – DU GÉANT ET DU TOURISME
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Au cœur des montagnes de Chine, la course à la construction de ponts ne se laisse pas distancer. Le 20 aout 2016, le pont de Zhangjiajie était inauguré, magnifique plateau de verre suspendu au-dessus du vide. Conçu par l’architecte israélien Haim Doren, ce pont touche lui aussi aux records et à la prouesse technologique. Élevé à 300m du sol, il mesure 430m de long et est constitué de panneaux de verre transparents d’une épaisseur total de 5cm.

Les objectifs de ce pont sont pluriels, mais l’un des premiers est l’économie touristique. Par son profil, la traversée du pont se promet d’être une expérience vertigineuse, un défi pour les amoureux des sensations fortes. Le weekend de son inauguration, l’affluence a été telle que les autorités ont dû fermer l’accès au pont pour tester sa résistance et s’assurer de sa stabilité. Le pont a été conçu pour recevoir 800 personnes simultanément, soit un maximum de 8000 touristes par jour.

La construction du pont de Zhangjiajie participe au programme de développement économique de la Chine, qui souhaite enrichir les régions intérieures de ses terres. Le pont est utilisé comme infrastructure pour étendre les zones urbanisées et relier les rives clivées par le relief. Le tourisme constitue un moteur très important de la croissance chinoise et à cette fin, les objets fonctionnels se transforment en parc de loisir et de prestige. La traversée du pont Zhangjiajie est payante, 138 yuans soit 18€ le billet, une condition qui exprime bien l’intention touristique du pont.

A la fin de d’année, c’est un autre pont majestueux qui verra le jour dans la région de Guizhou, à l’ouest (très à l’ouest) de la vallée Zhangjiajie: le Beipanjiang bridge. Situé à 565m au-dessus de la rivière Beipan, il sera le plus haut pont suspendu du monde. Une prouesse technique qui devrait attirer de nombreux visiteurs.

 

LE PLAISIR DES PONTS

Turquie, Russie, Chine, la compétition est rude dans la course au pont. Les exemples étudiés ci-dessus démontrent qu’un projet d’infrastructure est toujours soutenu par une ambition politique et économique. Cette volonté pousse les politiques à faire construire toujours plus hauts et toujours plus nouveaux, pour que les retombées médiatiques récompensent encore plus leurs objectifs.

L’architecture est utilisée comme une arme de valorisation politique, mais il faut dire qu’elle est un juste média. Les images des projets circuleront sur les réseaux et ne nécessiteront pas de contextualisation ni de traduction. Quelque soit sa culture, elle est admise par tout le monde et consommée comme tout autre produit.

Cette débauche des raisons vaut-elle le travail des concepteurs ? Cette lecture politique des grands bâtiments d’aujourd’hui m’interroge toujours sur le plaisir de l’architecture. N’est-il plus possible de travailler un projet en s’intéressant à sa qualité et non pas à sa commercialité ?

La conception d’un pont est un travail d’une technicité extrême, il s’agit d’équilibrer les charges et les rapports de force, d’articuler le profil du tablier souhaité avec les contraintes de prises au vent, de structure. J’espère que ce métier sera sauvé des griffes de la commercialisation et qu’on trouvera encore dans quelques années des hommes qui se plaisent à créer des ponts pour la plaisir du geste, que ce soit avec du sable sur la plage ou avec des milliards dans un continent du monde.

 

// CDu

 

Le petit son de l’article : Bandit – « Where is my mind »

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