L’abécédaire

Le temps d’une courte pause, nous nous arrêtons sur un mot, une notion, un concept. Nous tentons de les relire à la lumière de nos expériences et nos références. Un petit dictionnaire de pratique qui se construit au fil de nos écrits et de nos rencontres.

 

. [A]RCHITECTE

Le mot est formé de deux racines grecques qui signifient « le maitre des constructions ». L’architecte est celui qui commande la construction des édifices, et plus largement des espaces. Il assure la conception du bâtiment, dessine les plans et dirige les travaux d’exécution. La profession est aujourd’hui règlementée (Ordre des Architectes) et peut revêtir plusieurs formes (architecte maitre d’œuvre, architecte-urbaniste, architecte-conseil, etc.), car rappelons qu’il existe des architectes qui ne « construisent » pas nécessairement. Mais l’architecte, par l’intérêt qu’il porte à l’environnement et aux milieux dans lesquels les humains vivent et habitent, doit aussi être un personnage politique et responsable. L’architecte est un professionnel engagé qui suit une déontologie et véhicule ses convictions dans le but toujours constant d’améliorer (sur le fond comme sur la forme) le cadre de vie des sociétés. Comme toute profession, l’architecte est un homme et a aussi ses faiblesses, l’image qu’il véhicule en témoigne parfois. Il doit par conséquent sans cesse faire évoluer sa pratique et ne jamais oublier qu’il est, de fait, acteur de la société.

 

. [B]ON GOÛT

Le bon goût est un jugement critique esthétique qui repose sur une analyse rapide et sensible d’un objet observé. Par extension et en raison de son histoire, le bon goût est rapidement devenu synonyme de « faculté de juger le beau ». Il est vrai que les milieux aristocratiques avaient fait du bon goût des préjugés esthétiques qui correspondaient aux valeurs et aux raffinements de leur étiquette. Or, ce qui était l’apanage d’une élite autrefois s’est diffusé au plus grand nombre, le bon goût est aujourd’hui est une notion employée par tous et se résume très souvent à « ce qui est communément jugé comme beau », nous pourrions dire, ce qui est « conformément beau ». En architecture, le bon goût cache bien des vices, car il devient la justification d’un style standard et de la production en série, un frein à la créativité et au particularisme, une étiquette aristocratique pour le plus grand nombre…à ceci près qu’aujourd’hui on ne construit plus des châteaux, mais des pavillons.

Pour aller plus loin : Article sur le « bon goût »

 

. [C]HAMP

En urbanisme, le champ pourrait être défini ainsi : « terrain naturel à usage agricole, dans l’attente de son urbanisation future ». Le champ est à la ville ce que l’enfant est à la société, un être en devenir, un futur adulte raisonnable, acteur du progrès et de l’innovation. Son avenir est tout tracé, il n’aura qu’à choisir entre une zone d’activité, un lotissement, une ZAC, une zone artisanale ou, s’il est situé en zone inondable, une zone de loisir. Le champ concentre tous les désirs de création, d’extension, de plus-values, d’idéal, alors même qu’il est, dans le présent, une source d’alimentation, un moyen de production et le visage découvert d’un terroir. Il est aussi, tant qu’il reste enfant, un élément caractéristique et constitutif du grand paysage, l’environnement dans lequel les humains évoluent. Si son avenir est parfois menacé, il refait surface sous des formes inattendues, en plein cœur de la ville ou sur les façades des bâtiments, mais peut-on toujours parler de paysage ?

 

. [C]HANTIER

Il est bruyant, poussiéreux, gênant, agaçant pour les riverains, mais aussi nécessaire, et souvent méconnu. Le chantier met en jeu des hommes, des machines et des savoir-faire. Le chantier est un lieu en dehors des lieux, fermé, un espace-temps à part où pour des raisons de sécurité, seuls quelques acteurs ont autorisation d’y pénétrer. Depuis plusieurs années, des architectes et des professionnels de la construction tentent de changer l’image du chantier et de le faire connaitre. Les citoyens sont invités à se rendre sur des chantiers qui sont animés ou partagés au travers de supports culturels et sociaux. Ce changement de point de vue permet une meilleure compréhension des enjeux qui se jouent dans cette étape cruciale du projet et de la richesse du milieu de la construction.

 

. [C]OLLECTIF

Au sens premier, le collectif représente plusieurs personnes considérées comme formant un ensemble qui partage des traits, des caractéristiques communes. Par extension, le collectif est aujourd’hui une structure professionnelle qui fonde sa pratique sur l’esprit collégial et le partage des compétences. En architecture et en urbanisme, le collectif tend à diversifier la pratique de l’acte de bâtir au travers de la pluridisciplinarité et des pratiques collectives. L’objectif du collectif est l’équilibre entre le faire et la pensée, la pratique et la théorie. Il refuse le plus souvent le travail en agence, a soif de terrain et de démarches participatives. Sa démarche est ouvertement sociale, elle tend vers l’autre, vers celui qui habite et qui habitera. Il s’interroge sur les moyens à mettre en place pour faire la ville et est à lui seul un laboratoire de réflexions et d’actions.

 

. [C]ONFORMISME

Il s’agit de l’attitude passive de quelqu’un qui règle sa vie, ses habitudes, ses envies, par rapport à un groupe de personnes auquel il appartient. Le conformisme renvoie d’abord à la volonté d’un individu d’être « conforme », c’est-à-dire de s’imposer ce qu’il interprète comme une norme. En Angleterre, le mot signifiait « appartenir à la religion dominante ». On comprend alors le parallélisme de la notion qui mélange la capacité d’un individu à s’imposer une règle pour être conforme au plus nombre et la capacité du plus grand nombre à dicter des normes dominantes. En architecture, le conformisme est à dissocier de la mode, car il est bien plus malsain, il ne procède pas d’une dynamique de l’avant-garde, mais d’une régression qui conduit à la copie et à l’architecture standard et normée. On peut à la fois se demander qui est à l’origine du conformisme dans la construction, et s’il n’est pas, entre autre chose, un moyen facile d’intégrer l’architecture dans une logique de consommation de masse (le plus grand nombre dominant).

 

. [C]UBE

Le cube est, dans sa définition première, une forme géométrique simple, un parallélépipède rectangle dont toutes les arrêtes sont de dimensions égales. En architecture, le cube est, de nos jours, l’expression d’une forme de modernité au travers d’un parallélépipède. A l’échelle de l’histoire, c’est simplement l’expression d’une volumétrie simple, sans toiture. Probablement le « grand maux de la construction française du début du XXIe siècle », le cube est à la fois l’aspiration respectable des futurs propriétaires à une architecture « moderne » et l’incarnation absolue de l’absence de considération de la singularité des territoires. Le cube, c’est le volume cubique, parfois multiple, qui constitue l’archétype de la maison individuelle du XXIe siècle, en France.

 

. [I]MAGE

Prenez l’illustration d’une chose ou d’un être, passée au travers du regard de l’auteur, vous aurez une image. Cette représentation peut être physique (photographie, dessin, film, etc.) ou mentale (l’idée que je me fais d’une chose). La représentation est liée aux « images véhiculées », celles que l’on voit, que l’on entend, qui nous conduisent à construire une représentation faite de morceaux de puzzle que nous reconstituons intérieurement. L’image que donne l’architecte de sa profession et de son métier est empreinte de ces représentations partielles qui sont véhiculées par une minorité et relayées par quelques médias. Mais comme l’image se construit, il appartient aussi à l’architecte de veiller à construire une meilleure image de sa profession, par le dialogue, l’écoute ou le partage. L’image est très présente dans la profession car l’architecte l’utilise également pour représenter son projet. Une profession d’images à l’image ternie, image ou réalité ?

 

. [P]ATRIMOINE

Le terme, très à la mode depuis les années soixante-dix, regroupe plusieurs déclinaisons, patrimoine architectural, patrimoine urbain, patrimoine culturel, historique, etc., dans tous les cas, le patrimoine est l’héritage d’un groupe. L’héritage fait évidemment référence au passé, aux biens bâtis et légués par les générations précédentes, mais également aux biens accueillis par les générations présentes pour construire leur avenir. Le patrimoine n’est donc pas un monument figé dans le passé, mais un monument légué par nos ancêtres, utilisé par nos contemporains et transformé pour nos descendants. Si le monument est l’objet le plus visible du patrimoine (architectural) dans notre paysage, il ne faut pas oublier que le patrimoine se construit surtout dans les pratiques locales et les architectures les plus modestes. Le patrimoine nait, grandit, et (trop) souvent, meurt, mais surtout, il vit.

Pour aller plus loin : article sur les œuvres de F. CHOAY

 

. [P]AYSAGE

C’est l’étendue de pays que l’on observe d’un seul aspect. Le paysage est donc l’ensemble des éléments physiques qui s’offre à notre vue et que l’on peut objectivement décrire, mais également l’ensemble des interprétations et impressions que ces éléments évoquent de manière subjectif chez l’observateur. Un paysage est donc aussi la construction mentale d’un imaginaire qui dépend des références culturelles, du milieu social, de l’expérience personnelle, etc. Enfin, le paysage est le fruit d’une interaction entre un milieu (naturel, physique) et un usage (l’occupation des lieux par l’Homme), il est presque synonyme « d’environnement » ou « d’espace ». L’architecture et l’urbanisme ont une incidence directe sur les paysages, elles en sont souvent la cause (comme un paysage urbain par exemple) et parfois la conséquence (les matériaux employés, l’implantation des constructions, etc.). L’incidence de l’action de l’Homme sur les paysages est plus grande que celui-ci ne saurait l’admettre, trop de responsabilités sont en jeu. Du projet le plus modeste au vaste aménagement du territoire, l’Homme devrait systématiquement s’interroger sur les conséquences de ses actions sur la transformation du paysage, ou sur sa destruction potentielle, le paysage induit une responsabilité et une anticipation.

 

. [P]OLITIQUE

Le mot est connu de tous, mais revêt deux définitions bien distinctes. Employé au féminin, il s’agit du jeu de gouvernance des partis et des élites d’un pays, d’une ville, d’une région. La politique recèle de tractations, réseaux, influence, stratégie, c’est la nébuleuse du pouvoir et des affaires. Employé au masculin, il s’agit du sens premier « les affaires de cité », c’est-à-dire l’administration du bien commun. Dans sa profession, l’architecte est confronté aux deux sens, le politique, parce que l’acte de bâtir est parfois lié au bien commun, la politique, parce que l’architecte doit savoir se positionner dans le réseau d’acteur politique pour conduire à bien son projet ou faire entendre ses convictions. Être architecte est un acte politique qui doit empêcher toute forme de soumission et permettre l’affirmation de positions engagées. Le/la politique est une donnée essentielle de l’architecture, plus largement du projet, pour peu qu’elle soit maitrisée et non invasive, car la politique ne devrait jamais conduire l’architecture.

 

. [P]ROJET

Le projet c’est «  ce que l’on a l’intention de faire et les estimations des moyens nécessaires à la réalisation » (Trésor de la Langue Française). Pour l’architecte, le projet est avant tout un processus, un temps de réflexion organisé pour la maturation de son œuvre. Le projet est à la fois l’objet en question et par extension le mouvement pour atteindre (concevoir) cet objet. Le projet serait donc par essence un jet programmé dans le futur, tant sur la forme (un objet qui n’existe pas encore) que sur le fond (une avancée technique ou sociale). Oublions donc les « projets d’avenir », pléonasme institutionnalisé par nos édiles pour nous faire rêver deux fois, travaillons seulement au projet, il suffira.

. [T]OURISME

Le tourisme résulte d’un mouvement, celui de se déplacer vers un lieu différent du lieu de vie habituel et d’y résider pendant un temps plus ou moins court. Le lieu choisit doit offrir une bonne dose de plaisir et d’intérêts multiples. Il existe plusieurs sortes de tourisme, culturel, sportif, de santé, ou encore de « farniente ». On est là toujours dans une pratique de loisir et le touriste profite de façon assez décomplexée d’un moment de détente, où il ne gagne pas d’argent mais où il en dépense. C’est un moyen qui permet de prendre le temps de pratiquer une activité qui change du quotidien et que l’on peut partager. Le tourisme est la première industrie mondiale et ce sont les gouvernements qui régulent une grande part des flux touristiques en mettant en place les infrastructures nécessaires à l’accueil des visiteurs. Cependant le tourisme a engendré un certain nombre de dérive : disparition des spécificités culturelles, transformation du rapport à l’autre en relation marchande, mutation et destruction des territoires. En 2012 c’est 14% de la population mondiale qui pratique le tourisme contre 10% en 2010. Il est donc urgent de prendre conscience de l’impact de nos pratiques ; heureusement que de nouvelles tendances eco-responsables changent cette industrie.

 

. [T]RACE

La trace est un élément – physique ou psychique – du présent qui rappelle l’existence d’un fait passé. La trace est une empreinte délavée ou un vague souvenir qui renvoie à un imaginaire collectif, partagé ou parfois oublié. Dans l’aménagement du territoire et la construction, la trace est souvent considérée comme un évènement perturbateur qui peut entraver les ambitions de modernité des aménageurs et être exacerbé par les défenseurs de l’histoire et de la mémoire des lieux. La trace est un prétexte à caution ou à opposition, une contrainte ou un paramètre incontournable du projet. La trace, c’est avant tout l’empreinte du passé pour asseoir les fondations de l’avenir ; elle est là, présente dans le sol, dans les murs, dans la végétation, pour nous rappeler que rien n’est jamais dû au hasard dans la construction. La trace est un témoignage laissé par l’histoire pour nous aider à mieux comprendre l’interaction qui existe entre un usage et un environnement, un site ou un paysage.

. [V]OYAGE

Le voyage est à la fois l’espace de l’expérience intérieure et le terrain idéal de la découverte de l’autre. Il ouvre les horizons, brise nos codes, enrichit nos représentations. Nous devenons le spectateur émerveillé d’un monde nouveau. Il peut se faire à des milliers de kilomètres mais tout aussi bien chez notre voisin. Le voyage est un état d’esprit, une posture. Le voyage est la façon dont on s’offre à l’exploration de la vie quotidienne, du paysage, de la nature et à l’enrichissement que cette exploration nous apporte. On ne « fait » pas le Pérou, la Thaïlande, ou le Sénégal aux vacances dernières, on vit l’instant T sur un territoire donné. Le voyage n’est pas l’occasion de la distraction mais celle de l’expérience profonde. Comme le dit si bien Nicolas Bouvier lorsqu’il écrit L’usage du monde : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. ».

 

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