//QUELLE DÉSOBÉISSANCE CIVILE POUR « LES GRANDS PROJETS INUTILES »?

QUELLE DESOBEISSANCE CIVILE POUR LES GRANDS PROJETS INUTILES SITE ET CITE

Image à la une de La ville en débat sur Site et Cité, atelier d'écriture pour jeunes architectes

Comme nous l’annoncions dans l’article précédent « Le droit de dire non », nous avons décidé d’entamer voilà un moment, une réflexion sur ce que l’on peut nommer la résistance ou désobéissance civile. En effet, il est intéressant pour nous architectes, mais aussi citoyens, de nous pencher sur les actions que mènent, en France, des citoyens de tous bords dans le droit à la ville et au territoire. Par l’intermédiaire de différents outils : associations, occupations, rassemblement, communications, art, ils s’érigent contre des projets de petites ou grandes envergures imposant par leur édification des modes de vies considérés comme révoltants.

Depuis deux semaines maintenant, nous entendons, lisons, plus que jamais, qu’il ne faut pas céder l’espace public, qu’il est un acquis et une richesse non négociable. Cet espace public doit être défendu coûte que coûte car il est un pendant majeur de notre culture et de notre mode de vie. Ce sursaut de défense de nos valeurs, non violent, reflète notre capacité à ne pas céder. Une capacité que l’on peut observer dans un autre espace, celui que l’on peut oppose à l’espace public : l’espace privé, ou plutôt l’espace de la propriété privée, qui lui aussi peut être menacé au risque de voir notre équilibre disparaître. Cette propriété privée, qui appartient à un autre et sur lequel il nous est défendu de poser un pied sans y être invité, peut sembler nous appartenir tous un peu, pourtant il arrive que cet espace ne doit pas être céder non plus. Alors qui sont ceux qui portent l’étendard de la résistance citoyenne et quels sont leurs outils ?

DES VALEURS HUMAINE A DÉFENDRE

Espaces de propriété public ou privée, il est des terrains qui sont profitables à tous car ils composent notre paysage. Je désigne par là-même ces bouts de terres que nous aimons tous : champs, forêts, ruisseaux, exploitations agricoles etc. Des étendues que nous pouvons embrasser des yeux ou traverser lorsque nous arpentons notre territoire. Tous ces espaces font partie d’un tout et d’un équilibre fragile qui nous concerne tous autant que nous sommes, même si nous mettons du temps à le réaliser (il arrive, parfois, que certains ne le réalisent jamais). Ces espaces sont en permanence sur la sellette et leurs transformations ont un impact plus ou moins important sur nos modes de vies.

La résistance civile entre alors en jeu quand les volontés projetées par ceux « d’en haut » vont à l’encontre des modes de vie en place, niant la moindre humanité. Les projets dont je parle sont désignés aujourd’hui comme « les grands projets inutiles », les symboles du modèle dominant, celui de la consommation à outrance et du libre-échange, ils sont considérés comme non justifiés, inutiles, économiquement et écologiquement non viables, contre productifs et déficitaires. Ce sont généralement des masses géantes de béton, et des projets de très grandes envergures. Je ne parle pas de la médiathèque ou de l’école du coin de la rue. Ces projets remodèlent les territoires, les paysages et les pratiques, en en supprimant certains de manières irrévocables. Nous en connaissons quelques-uns : un aéroport par-là, une ligne à grande vitesse ici, un barrage là-bas, des stades hors échelle plus loin, et partout des centres commerciaux pharaoniques. Tous autant qu’ils sont proposent, de façon différente, un unique monde, plus rapide, plus impersonnel, plus plastique, plus « bling-bling », et encore et toujours plus superficiel et éphémère, désacralisant toutes spécificités locales et humaines. Ils nous proposent ainsi une unique activité, celle de la consommation sous toutes ses formes et dont l’archétype reste le « shopping ». Nous tournons ainsi tous dans le même sens, vêtus de la même façon, les mêmes chansons aux lèvres et le même plat de pâtes au fond du ventre. Alors si, à plusieurs, changer nos modes de consommation au quotidien peut être un outil qui a un réel impact, faire ralentir, en amont, la construction de ces monstres est un autre moyen connu.

Manifestation contre la ferme des Millesvaches, un des symbole des grands projets inutiles imposés

Manifestation contre la ferme des Millesvaches, un des symbole des grands projets inutiles imposés.

Les mouvements de résistance ou de désobéissance civile peuvent être considérés comme cet outil de défense des espaces contre leur appropriation par les grands projets. Comme vous devez tous le savoir, ces espaces sont appelés alors des ZAD, des Zones A Défendre. Ces zones désignent à la fois le sol que nous foulons mais aussi les habitants qui y vivent, leurs pratiques et une culture locale.

LES MAUVAIS BOUGRES

Ceux qui portent les étendards de la défense sont aujourd’hui appelés les « Zadistes », ils sont considérés par la masse média comme des hippies arriérés, chômeurs, « punk à chiens », n’ayant comme unique préoccupation que l’achat de leur litre de bière à la journée, que dis-je, à l’heure. Souvent violents, ils sentent mauvais et sont la plupart du temps très laids. Un portrait excessivement caricatural pour des gens qui ont, comme souci premier, celui de la défense d’un territoire dans l’espace et dans le temps.

Cette image construite de toutes pièces colle à la peau de ceux qui, comme toujours, vont à l’encontre du sens dominant. Elle ne date pas d’aujourd’hui mais est apparue, je l’ai découvert il y a peu, au moment de la nucléarisation de la France. En effet, à l’heure où les centrales nucléaires poussaient comme des champignons sur notre beau territoire le plus nucléarisé du monde, une politique haineuse propagandiste s’est échafaudée contre cette nouvelle mauvaise graine : « les écolos » ! Comme l’explique très bien Sezin Topçu chargée de recherche CNRS, au micro de l’émission Terre à Terre sur France Culture, pour lutter contre ceux qui remettaient en doute le bienfondé de cette nucléarisation tous azimuts, l’État à décider de les diaboliser en les accusant d’être à la fois « contre le progrès, arriérés et surtout déficients mentaux », de quoi couper l’envie à ceux qui voudraient gonfler les rangs de la contestation.

Il s’agissait en réalité, comme aujourd’hui, d’une population large, mixte, regroupant des classes sociales différentes, venant d’horizons variés, on y trouvait et on y trouve toujours des instituteurs, des architectes, des scientifiques, des agriculteurs, des artistes, des étudiants, des médecins, des paysagistes, des gens qualifiés et d’autres pas, des jeunes et des vieux, des beaux et… des moins beaux ! Tous avait à l’époque, comme aujourd’hui, une unique conviction partagée, refusant d’avaler tel un glouton les volontés des pouvoirs en place, s’interrogeant sur l’avenir à construire.

POUR UN MILITANTISME PACIFISTE
Symbole de la désobéissance civile non violente. Une des grandes marches pour le Larzac. 11 ans de lutte pacifiste.

Symbole de la désobéissance civile non violente. Une des grandes marches pour le Larzac. 11 ans de lutte pacifiste.

Les méthodes et les outils que ces contestataires utilisent sont pluriels et comme nous pouvons le constater à maintes reprises, font évoluer les lois et les projets. Il arrive parfois même que ces hommes et ces femmes obtiennent gain de cause. On se souviendra des militants pacifistes du Larzac venant de toute la France et d’ailleurs, qui se sont associés à la petite centaine de paysans menacés d’expropriation en vue de l’agrandissement d’un camp d’entrainement militaire. Une lutte qui dura 11 ans, aux multiples rebondissements, dont certains furent sanglants (une nuit la maison d’un agriculteur fut plastiquée) et dont d’autres devinrent le symbole de la lutte pacifiste comme les Marches jusqu’à paris, 710 km à pied. François Mitterrand mit fin à cette lutte en abandonnant le projet en 1981. Une lutte qui reste encore aujourd’hui le symbole de la désobéissance civile non-violente.

Cet été, au nord de Rouen, ce sont plusieurs dizaines de militants écologistes qui ont été évacués de la Ferme des Bouillon qu’ils occupaient depuis deux ans et demi. Ils ont protégés les murs de cette construction centenaire et les terres agricoles qui l’entouraient contre un projet immobilier du groupe Auchan, propriétaire de la ferme. Durant ces deux années et demi, les militants ont exploité les terres agricoles abandonnées, organisé des conférences et des ateliers, vendu des produits bio sur les marchés, créé des spectacles et abrité des projections de films et des festivals. C’est un projet agricole, culturel et d’éducation populaire que les militants ont porté à bout de bras. Leur ténacité leur a permis de faire requalifier le terrain en le passant de zone constructible en zone naturelle protégée, une grande première dans l’histoire du PLU et rendant ainsi impossible le projet immobilier d’Auchan. Hélas, un compromis de vente a été signé entre Auchan et une SCI familiale condamnant le projet de maraichage bio proposé par les militants. Les nouveaux acheteurs semblent assez douteux, proche de l’extrême-droite, détenant plusieurs entreprises dans le secteur immobilier; ils ne sont pas la figure la plus progressiste du moment.

Cependant un cahier des charges a été inclus à l’acte de vente entre Auchan et la SCI qui mentionne «le maintien d’une activité agricole pendant 25 ans au moins et l’engagement d’y pratiquer une agriculture biologique inscrite dans le bail ».

Si la fin de l’histoire n’est pas heureuse, et que les militants n’ont pas pu voir leur projet se pérenniser, ils ont tout de même réussi à sauver des terres agricoles, à protéger une zone naturelle, à inciter les pouvoirs publics à obliger les nouveaux propriétaires à exploiter le plus respectueusement possibles les terres. Ils ont aussi réussi à créer une cohésion sociale dans les quartiers alentours avec les populations voisines, à créer une dynamique et à sensibiliser d’autres citoyens à ces questions écologiques et culturelles. Le modèle social qu’ils ont proposé sur ce territoire en a touché plus d’un : en 2014, 3 000 personnes ont participé au festival La Tambouille durant un week-end.

La ferme des bouillons conférence de l’agronome Marc Dufumier. @Robin Letellier

POUR LA REMISE EN QUESTION D’UN SYSTÈME HIÉRARCHIQUE SÉCULAIRE

L’ensemble de ces actions sensibles et humaines nous fait entrevoir à quel point le citoyen est un élément incontournable dans le droit à l’espace public et à la protection de la propriété privée. Et même si la volonté politique fait pencher la poursuite des projets dans un sens ou dans un autre, ces dernières années des hommes et des femmes sont toujours les éléments pivots dans ces changements d’objectifs. Ces militants démontrent ainsi à quel point un habitant d’ici ou d’ailleurs peut se sentir concerné par un espace qu’il connait ou non, devenant ainsi un acteur emblématique dans la bonne conduite d’un projet. En général sans qualification particulière, ces individus gagnent en légitimité de défendre des convictions fortes en abordant les projets avec un regard global, menant une réflexion argumentée et réfléchie et pas seulement pour défendre un intérêt personnel. A grande ou petite échelle, il devient donc presque impossible pour les planificateurs de mettre à l’écart ceux et celles qui habitent, faisant basculer le système hiérarchique bien établi des sachants et des non sachants, des spécialistes et des non spécialistes, en un système plus horizontal et plus communiquant entre les différentes « instances ». Et si cela est vrai pour les « grands projets inutiles », il en est de même pour les projets plus modestes, pour les bouts de ville à reconquérir, jusqu’au balcon de nos fenêtres !

//APG

Pour aller plus loin:

Séries d’émissions Terre à Terre sur France Culture animée par Ruth Stégassy sur Les grands projet inutiles , La France nucléaire  et sur Les Zones à Défendre.

Le film documentaire de Christian Rouaud sorti en 2011 sur la lutte pacifiste du Larzac.

Le petit son de l’article : Pink Floyd– « Money »

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2 réflexions sur “//QUELLE DÉSOBÉISSANCE CIVILE POUR « LES GRANDS PROJETS INUTILES »?

  1. Pour poursuivre dans l’actualité, ce weekend la COP21 démarre et état d’urgence oblige, toutes les manifestations prévues sur l’espace public sont interdites. Attention, ne laissons pas nos gouvernants se cacher derrière les terroristes pour museler les citoyens ! Que notre sécurité ne soit pas l’ennemie de nos liberté ! Caroline

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